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lundi 18 octobre 2021
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Et si la RDC adoptait la méthode Montessori pour développer la créativité des enfants…

Née dans l’actuelle province du Lualaba, à Musumba, la capitale de l’empire Lunda, dont son père fut le 27è empereur, Uzany Tshombe vit à Bamako depuis septembre 1997. Un choix ? Pas vraiment, car Uzany s’est retrouvée au Mali, parce qu’elle a suivi son mari, alors expert en alarmes bancaires. Après quelques années dans la communication, elle a développé la méthode Montessori, une pédagogie alternative qui encourage l’enfant de 3 à 6 ans à apprendre par lui-même et à son rythme, à travers des jeux et des activités. Portrait d’une passionnée d’éducation qui envisage de mettre en place cette pédagogie en RDC.

Uzany Tshombe

Diplômée en techniques commerciales et en marketing de l’Université Paris-Est Créteil, Uzany Tshombe a travaillé, pendant 8 ans, à Paris, comme chef de publicité chez Jacques Séguela cofondateur de l’agence de communication RSCG, qui deviendra Havas Worldwide. La capitale française n’a pas de secret pour elle. En effet, quand, quelques années plus tôt, elle quitte Bruxelles, où elle a fait des études de kinésithérapie à l’Institut Strainchamps, c’est en France qu’elle s’installe. Quand elle s’établit à Bamako avec son mari, pour ne pas rester inactive, Uzany envisage de faire une « école du devoir ». Le projet, qui consiste à aider les enfants à faire leurs devoirs après l’école, lui trotte dans la tête depuis longtemps.

Forte de ses années RSCG, elle ouvre, en février 1998, une agence de communication, qu’elle dénomme Communicances.

Communicances

La vie en décidera autrement. Après avoir divorcé, pour subvenir à ses besoins, forte de ses années RSCG, elle ouvre, en février 1998, une agence de communication, qu’elle dénomme Communicances. Au début des années 2000, elle fait une formation aux États-Unis (Johns Hopkins) en communication stratégique pour la santé. Un atout qui lui ouvre des portes.

Tout baigne dans l’huile jusqu’en 2012. « L’agence disposait d’un vaste local. Nous étions spécialisés dans l’édition pour des organismes internationaux et des ONG, tels que le PNUD, OCHA, l’UNICEF, ONU Femmes, etc. », souligne Uzany Tshombe. La cheffe d’entreprise se donne à fond dans son activité qui la passionne. « Je supervisais tout, depuis la création jusqu’à l’imprimerie, en passant par le commercial et la réalisation ».

Le coup d’État d’Amadou Toumani Touré, en mars 2012, l’oblige à fermer l’agence. Elle continuera néanmoins à travailler chez elle jusqu’en 2018. Au ralenti dans un premier temps. Puis, à partir de 2015, les bailleurs de fonds relançant peu à peu leur coopération, ses activités de communication redémarrent doucement. Parallèlement, elle commence à s’intéresser à l’éducation. Le déclic ? Profitant de son temps libre, elle fait le bilan de son agence. Pourquoi n’est-elle pas parvenue à monter une grande agence structurée ?  Son management est-il en cause ? A-t-elle commis des erreurs de recrutement ? Autant de questions qu’elle se pose.

Dans ce bilan critique, elle constate que le personnel qu’elle avait employé était peu autonome et avait des difficultés à s’organiser et à se responsabiliser.

Problème d’autonomie

Dans ce bilan critique, elle constate que le personnel qu’elle avait employé était peu autonome et avait des difficultés à s’organiser et à se responsabiliser. « Quand j’arrivais au bureau, je devais dire à chacun ce qu’il avait à faire. J’ai comparé avec mon expérience en France où chacun faisait son travail sans attendre des directives particulières une fois que tout avait été défini. Il n’était pas nécessaire de contrôler en permanence ce que faisaient les uns et les autres car on leur faisait confiance et parce qu’ils avaient été embauchés pour leurs compétences. La différence m’a alors frappée »

Uzany Tshombe essaie de comprendre d’où peut venir cette différence. Elle pointe du doigt le système éducatif malien dont elle tente de comprendre les fondements. Partant des systèmes éducatifs occidentaux, qu’elle prend le temps d’analyser, elle note que la différence vient entre autres du préscolaire qui est très peu développé en Afrique. « Le préscolaire est le parent pauvre de l’éducation au Mali et, d’une manière générale, en Afrique. À Bamako, il y a moins de dix écoles maternelles publiques. Le reste est entre les mains du privé. Le préscolaire n’est donc accessible qu’aux familles nanties, car cela coûte 15 000 fcfa minimum par mois et par enfant », regrette-t-elle. Elle se penche ensuite sur le programme du préscolaire de la Direction de la petite enfance du Mali. « Il a le mérite d’exister et c’est important de le souligner ».

« Le préscolaire est le parent pauvre de l’éducation au Mali et, d’une manière générale, en Afrique. »

Atouts de la méthode Montessori

Pendant cette même année 2015, elle fait la connaissance d’une dame diplômée éducateur Montessori AMI. Fondée par Maria Montessori, une femme médecin italienne, la pédagogie est basée sur les lois naturelles et les besoins de l’enfant, à chaque étape de son développement. « On m’avait mis en contact avec cette dame car je m’intéressais aux questions d’éducation de la petite enfance et à la méthode Montessori dont j’avais découvert les principes sur internet », explique-t-elle.  

Formée par cette dame et des cours en ligne, Uzany est intarissable sur le sujet. « La méthode repose sur trois piliers : le matériel, concrétisation des apprentissages, l’environnement et l’attitude de l’adulte. C’est en manipulant les objets dans ses mains que l’enfant entre dans les concepts ».

Les enfants de trois à six ans évoluent ensemble. Les plus jeunes observent les plus grands qui enseignent les plus petits. Il n’y a pas de compétition, ni de note. « La transmission se fait par la manipulation des objets, la parole et l’interaction des enfants entre eux », informe Uzany.

Le rôle de l’adulte est d’accompagner l’enfant, de l’éveiller et de faire éclore son intelligence. « L’enfant est au centre des apprentissages. C’est lui qui dirige, l’enseignant suit son rythme. Tout ce que l’enfant acquiert entre 3 et 6 ans lui sera bénéfique tout au long de sa vie ». Ainsi, au terme des trois ans d’apprentissage, l’enfant sait lire et écrire, a acquis des connaissances et peut facilement aborder le primaire.

« La méthode repose sur trois piliers : le matériel, l’environnement et l’attitude de l’adulte. C’est en manipulant les objets dans ses mains que l’enfant entre dans les concepts »

Échanges et bilinguisme

Matériels pédagogiques méthode Montessori fabriqués dans la menuiserie d’Uzany Tshombe

Pour Uzany, il n’y a pas photo. Dans l’enseignement traditionnel, notamment malien, les classes sont pléthoriques – de 60 à 120 enfants -, et souvent bruyantes. Les enfants ne travaillant pas en groupe, ne peuvent pas confronter leurs idées entre eux. En revanche, dans la méthode Montessori, les classes sont calmes. Les enfants se concentrent sur ce qu’ils font.  Ils ne s’ennuient pas car « ils ont toujours quelque chose à faire et beaucoup de matériels à leur disposition. Mais ils ne sont pas laissés à eux-mêmes. L’enseignant les dirige vers d’autres objets quand ils le souhaitent ».

La philosophie de l’enseignement étant « Apprends-moi à faire seul », les enfants choisissent l’objet avec lequel ils veulent travailler et deviennent vite créatifs et autonomes. « Dans de nombreux pays dont les États-Unis, de grands créateurs d’entreprise – Google, Amazon, Wikipedia – sont des enfants Montessori, de même que l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez qui n’a jamais cessé de louer les mérites de cette pédagogie », signale-t-elle.

La philosophie de l’enseignement étant « Apprends-moi à faire seul », les enfants choisissent l’objet avec lequel ils veulent travailler et deviennent vite créatifs et autonomes. 

Un autre avantage de la méthode est l’apprentissage du bilinguisme. « Entre 3 et 6 ans, l’enfant est capable d’apprendre deux langues en même temps. Il apprend la structure et le fonctionnement de sa langue maternelle ainsi que les concepts mathématiques dans la langue qu’il parle à la maison. Il peut ainsi partager avec ses parents, notamment avec sa mère, ce qu’il a fait à l’école. En même temps il apprend le français. L’enfant qui comprend et parle bien sa langue, peut facilement apprendre une langue étrangère », martèle Uzany.

L’enfant qui comprend et parle bien sa langue, peut facilement apprendre une langue étrangère 

Essor de la méthode Montessori au Mali

À l’origine destinée par sa fondatrice aux enfants des milieux populaires, la méthode a progressivement été récupérée par les familles aisées. Uzany, elle, souhaite l’implanter au Mali et la rendre accessible au grand nombre. Pour atteindre cet objectif, elle doit d’abord disposer du matériel pédagogique. Ce dernier coûtant cher, elle décide de le faire fabriquer sur place, pour minimiser les coûts.

L’apprentissage du calcul

C’est ainsi qu’elle installe un petit atelier de menuiserie à Bamako et s’équipe sur fonds propres. Puis elle engage un menuisier pour l’aider à réaliser les prototypes. Parallèlement, elle continue à se former sur les outils pédagogiques et à s’imprégner de la pensée de Maria Montessori, qui « permettra à l’Afrique de rattraper un grand retard au niveau des fondations de l’homme ».

En 2018, la directrice de l’Ong suisse Helvetas Mali, qui a reconnu dans les outils fabriqués par Uzany la méthode Montessori, lui demande de mettre au point un module de formation d’enseignement des mathématiques pour des enfants âgés de 8 à 12 ans, non scolarisés ou sortis du système scolaire et vivant en zone rurale. La formation doit se faire dans le cadre de la Stratégie de Scolarisation Accélérée – Passerelle (SSA-P) du Programme d’éducation Non Formelle que l’Ong développe dans la région de Sikasso et où elle a toute liberté d’innover.

Pari tenu. Au bout d’un an de formation, dont 3 mois dans leur langue maternelle, les enfants ont rattrapé 3 ans de scolarité et intégré la 4è année de primaire.

Au bout d’un an de formation, dont 3 mois dans leur langue maternelle, les enfants ont rattrapé 3 ans de scolarité et intégré la 4è année de primaire.

Dans le cadre du programme pilote SSA-P/Montessori lancé dans la région de Koutiala, Uzany a formé 14 enseignants et 7 superviseurs à l’enseignement des mathématiques et du français, en s’inspirant de la méthode Montessori. Depuis 2018, elle forme et recycle, chaque année, des enseignants à ces modules.  

Partenariat Association Vigne-SIM-Mali

Les formations Montessori, montées et supervisées sur le plan pédagogique par Uzany Tshombe, sont réalisées dans le cadre d’un partenariat entre son association et SIM-Mali, une mission chrétienne. Outre la construction de 2 classes d’animation pour la petite enfance dans un village situé près de Bamako, SIM-Mali a pris en charge le salaire de Sephora Dembélé, l’enseignante Montessori, qu’Uzany avait rencontrée lors d’une formation. « Elle était très éveillée et volontaire. La méthode lui plaisait. Je l’ai prise en charge et envoyée en Côte d’Ivoire pour suivre une formation complète Montessori pendant un an. Un de ses atouts est qu’elle peut enseigner dans la langue maternelle des enfants et contribuer à l’essor de la méthode au Mali ». Tel est le cas. « Je commence à être reconnue. Je collabore avec la Direction Nationale de la Petite enfance et 22 de nos jouets validés par la Direction Nationale de l’Education Préscolaire et Spéciale font partie du kit des matériels didactiques du pays », déclare-t-elle.

Et la RDC ?

Parce qu’elle s’intéresse à tout ce qui est innovant, Uzany Tshombe est depuis 2008 la secrétaire administrative de « l’Association Vigne », une Ong chrétienne malienne qui intervient dans divers domaines dont l’agriculture, en particulier sans engrais chimiques ni pesticides, l’épargne solidaire et l’éducation. Pour Uzany, le nom de vigne est tout un symbole. « La vigne donne des fruits, la grappe de raisin évoque des personnes qui s’unissent pour porter des fruits qui demeurent ».

Parce qu’elle songe aussi à regagner sa terre natale, la prochaine étape reste toutefois de « créer un complexe Montessori de formation de formateurs AMI en RDC.

En 2022, Uzany, qui tire l’essentiel de ses revenus de la vente de matériels pédagogiques et de ses formations, compte ouvrir une école de formation de formateurs Montessori ainsi qu’un centre de fabrication des outils pédagogiques à Bamako. Parce qu’elle songe aussi à regagner sa terre natale, la prochaine étape reste toutefois de « créer un complexe Montessori de formation de formateurs AMI en RDC. Je voudrais dupliquer là-bas ce que j’ai mis en place au Mali », insiste-t-elle.

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