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samedi 3 décembre 2022
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Forêts du Bassin du Congo : préserver les identités culturelles

Riche en faune et en flore, notamment en essences et en plantes endémiques, utilisées dans l’industrie du bois et à des fins pharmaceutiques, le Bassin du Congo est le deuxième massif forestier du monde en termes de superficie et le premier en termes de capture de CO2. Mais il abrite aussi, depuis des millénaires, des peuples à l’origine de civilisations méconnues, dont les connaissances de la forêt sont uniques. Or les programmes de préservation de ce grand massif forestier mettent rarement l’accent sur sa dimension humaine et culturelle, pour se préoccuper surtout des questions climatiques et de biodiversité.  

Originaire du Congo-B, Jean Lignongo*, géographe, mène depuis plusieurs années des recherches sur les cultures forestières du Bassin du Congo, notamment sur leur dimension spirituelle, initiatique et artistique. Il répond aux questions de Makanisi.

Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu

Makanisi : Le Bassin du Congo est un vaste espace recouvert en majorité par une forêt dense. Pouvez-vous nous présenter cette forêt, en particulier sa flore et sa faune ?

Jean Lignongo : Le bassin du Congo abrite l’un des plus importants massifs forestiers continus qui existe sur la planète. Il couvre 3,7 millions de km2 (plus que l’Inde et la France réunies), compte 125 millions d’habitants et concerne 6 pays : le Cameroun, la RDC, le Congo, la Centrafrique, le Gabon et la Guinée Équatoriale.

On a pu y recenser environ 10 000 espèces de plantes tropicales, dont 30% endémiques à la région, et 400 espèces de mammifères.

On a pu y recenser environ 10 000 espèces de plantes tropicales, dont 30% endémiques à la région, et 400 espèces de mammifères. Cette forêt contient des essences forestières précieuses exploitées depuis la période coloniale comme le limba, l’okoumé, le kambala et des espèces à caractère sacré dont le kassa, le ngo, le moabi et le mubeyi. Enfin, on y trouve des variétés multiples qui entrent dans la pharmacopée : des herbes, des feuilles et des écorces, que les populations utilisent pour se soigner. Les animaux les plus courants sont des antilopes, des éléphants, des panthères,  des phacochères, des singes, des reptiles et des petits rongeurs tels le cibissi (agouti) et le porc épic, etc.

Cette forêt est aussi un univers habité depuis des millénaires par des peuples. Qui sont-ils ?

Une mosaïque de peuples habite les forêts du Bassin du Congo depuis des millénaires. Les premiers habitants sont les peuples autochtones : les Akka en Centrafrique et au Congo, les Twa et Mbuti en RDC, les Baka au Gabon et au Cameroun. A côté d’eux vivent des Bantous, dont les Kota qu’on trouve au Congo, au Gabon, en Centrafrique, en RDC et au Cameroun, ainsi que les Téké, les Yaka, les Kwélé, les Djem, les Mbochi, les Bomitaba, les Yombé et bien d’autres encore.

Les dépositaires de la tradition primordiale dans cette région sont les peuples autochtones dont les rites sont ancrés dans la forêt.

Certaines ethnies ont des particularités. Les Téké, que l’on trouve dans les zones forestières et de savanes, et les Kota sont des forgerons. Grâce à la maîtrise de la forge, ils ont pu fabriquer des outils pour la chasse et des outils aratoires. Ils ont développé au cours de l’histoire une brillante civilisation, à travers le royaume Téké.

Les dépositaires de la tradition primordiale dans cette région sont les peuples autochtones dont les rites sont ancrés dans la forêt. Ils ont transmis leurs connaissances aux Kota qui ont créé un rite initiatique fédérateur appelé le Nzobi, aux côtés des rites qui leur étaient propres à l’instar du Ngo, du Mungala, de l’Issibu et du Satsè (circoncision).

Cérémonie d’initiation au bwiti au Gabon. @MDMM

En quoi l’univers forestier a-t-il orienté leurs activités économiques, leurs savoir-faire, leur organisation sociale et leur mode de vie ?

Les populations s’adaptent à leur environnement. Toutes leurs activités économiques, sociales et symboliques sont liées à la forêt. Les Bantous et les peuples autochtones ayant toujours fonctionné dans des rapports d’échange, ils se sont influencés. Outre la cueillette de fruits, de feuilles, de racines, de chenilles et la récolte du miel, des activités plus marquées chez les peuples autochtones, l’activité économique est essentiellement basée sur l’agriculture de subsistance : cultures du manioc, de la banane, de l’igname, du maïs et de l’arachide. La colonisation a introduit les cultures d’exportation : l’hévéa, le palmier à huile, le café et le cacao., etc. Les produits issus de la chasse sont complétés, notamment chez les Bantous, par ceux tirés d’un petit élevage de caprins, de porcins et de volailles. L’activité des populations vivant près des cours d’eau est centrée sur la pêche.  

Les populations s’adaptent à leur environnement. Toutes leurs activités économiques, sociales et symboliques sont liées à la forêt.

Le mode de vie étant calqué sur le calendrier des activités agricoles, les cérémonies familiales et symboliques ont lieu généralement durant la saison sèche. Chaque groupe ethnique a ses traits caractéristiques, son identité. Ayant affaire ici à des sociétés lignagères, on a des groupes portés sur le patriarcat d’autres sur le matriarcat, avec parfois une différenciation au sein d’un même groupe. Ainsi les Kota du nord du Gabon sont patrilinéaires tandis que ceux du sud sont matrilinéaires.

L’habitat traditionnel dans le pays profond est fait de matériaux locaux.
Case traditionnelle dans la Cuvette au Congo. @MDMM

Les matériaux locaux sont aussi utilisés dans l’habitat traditionnel

L’habitat traditionnel dans le pays profond est fait de matériaux locaux :  les planches éclatées du palétuvier pour l’armature et les feuilles ou les tuiles tressées du palmier raphia pour la couverture du toit. De même, le bois sert à fabriquer les ustensiles de cuisine (mortier, pétrin pour la fabrication du manioc, cuillères). Les feuilles sont utilisées pour la cuisson à l’étouffée et pour l’aménagement des claies pour le fumage de la viande et du poisson.

Les instruments de musique et de danse (tam-tam, ngomo, arc musical, longo) sont en bois et les ballons, ndimi, sont confectionnés avec des feuilles de bananier enduites de latex et nouées avec une liane.

Les premiers habitants de la forêt du Bassin du Congo sont les peuples autochtones

La pharmacopée est un savoir-faire ancestral que ces peuples semblent bien maîtriser…

La pharmacopée est une spécialité des populations forestières. C’est une tradition qui se transmet. Le Bassin du Congo compte de redoutables guérisseurs qui ont une capacité exceptionnelle à reconnaître et à classer les plantes selon leurs vertus. Il y a des plantes pour soigner, d’autres pour bénir, d’autres encore pour confectionner des fétiches.

Le Bassin du Congo compte de redoutables guérisseurs qui ont une capacité exceptionnelle à reconnaître et à classer les plantes selon leurs vertus.

Les guérisseurs (nganga) forment une catégorie sociale spécifique. Certains sont des praticiens qui peuvent faire des compositions et traiter. D’autres sont des guérisseurs occasionnels. Les jumeaux ont ce savoir-faire, qui leur est transmis par les parents – la mère ou l’oncle – dans le cadre lignager. Il existe aussi des thérapeutes dans le cadre initiatique, qui sont une catégorie spéciale. Dans certains rites, il y a un collège de guérisseurs. Le contact avec la nature permet d’entretenir cette connaissance. Les populations locales sont capables de classer des centaines de plantes par catégories et en fonction de leurs vertus, ceci par coeur.

Lire aussi : Bassin du Congo : vers une gestion durable des forêts ? https://www.makanisi.org/bassin-du-congo-vers-une-gestion-durable-des-forets/

Comment se fait la transmission des connaissances ?

La philosophie des peuples forestiers est basée sur la connaissance intuitive et l’expérience, puisque rien n’est écrit. La transmission se fait de manière orale. L’enseignement est axé sur l’observation et la pratique. Le maître fonctionne comme à l’époque des Pythagoriciens. Il instruit en silence, l’élève doit écouter, observer et poser des questions sur la nature de la plante, ses vertus, le mode opératoire de collecte, les contre-indications…

Le maître fonctionne comme à l’époque des Pythagoriciens. Il instruit en silence, l’élève doit écouter, observer et poser des questions

Quels sont les croyances, les mythes, l’imaginaire des peuples forestiers ?  

La forêt a généré l’ethno-science. Les mythes, les croyances et l’imaginaire sont liés au terroir. L’univers symbolique du Bassin du Congo est dominé par deux éléments : les végétaux et les animaux qui sont les composantes du milieu forestier. Les arbres ont des significations symboliques. Certains portent des noms d’animaux, comme celui de gazelle. Il y a des arbres totem, qui représentent symboliquement un pouvoir ou assurent la protection. Les animaux totémiques sont la panthère qui symbolise le pouvoir, l’agilité et la chasse, l’éléphant, symbole de force en raison de son envergure, l’aigle qui évoque la splendeur et une vision large et le perroquet qui suggère l’éloquence.

L’univers symbolique du Bassin du Congo est dominé par deux éléments : les végétaux et les animaux qui sont les composantes du milieu forestier

Quelles sont les représentations des peuples riverains des rivières ?

Les peuples des rivières ont comme représentations les sirènes mamiwata et le crocodile, animal emblème. Les contrées traversées par le fleuve Congo ont construit au cours du temps des mythes autour de ce cours d’eau mystérieux, long de 4700 km, avec des cataractes qui seraient des lieux habités par des génies de l’eau. Ainsi, en aval de Brazzaville, se trouve l’île aux diables où personne n’aurait jamais mis pied. Dans l’imaginaire collectif, on y trouverait des animaux préhistoriques, des reptiles et des sorciers…

Le rio Wele à Sendje en Guinée équatoriale. @MDMM

Le mythe de l’invisibilité semble être très prégnant dans les cultures forestières…

Le lien avec l’invisible repose sur deux supports : l’arbre et les reliques, qui sont gardées dans des sanctuaires ou des temples dans la forêt. Ce lien s’établit via le végétal, comme l’arbre, qui a une intelligence, et les reliques qui permettent de communiquer avec les esprits et les ancêtres. L’eau est aussi un relais avec l’invisible pour les populations riveraines des rivières, via les animaux totems amphibies tels que les crocodiles et les caïmans. Dans le nord du Congo, à Makoua, il existe le rite anzimba, dont le mode opératoire est de faire disparaître des personnes dans les rivières, même peu profondes.

Le lien avec l’invisible s’établit via le végétal, comme l’arbre qui a une intelligence, et les reliques qui permettent de communiquer avec les esprits et les ancêtres.

Quelles formes d’expression artistique caractérisent ces cultures ?

Les formes artistiques les plus répandues sont les masques et les reliquaires, fabriqués avec des matériaux composites et recouverts de peaux d’animaux symboliques, que l’on trouve chez les Kota, les Kouyou (masques kiébé-kiébé), les Téké (statues Buti) et les Punu forestiers (masques). La danse nzobi, qui réunit femmes et hommes pour établir l’harmonie, ou celle ékongo, chez les Bantous, et la polyphonie, chez les peuples autochtones, sont d’autres formes d’expression artistique.

La forêt, en tant qu’espace sacré, abrite des initiations et autres rites. De quoi s’agit-il  ?

Reliquaire Kota. @MDMM

Chaque ethnie a ses rites spécifiques. Il y a plusieurs types de rites, comme les rites de passage, dont celui de la circoncision, et les rites gémellaires qui apportent la chance. Les initiations ont en commun le culte voué aux ancêtres que l’on célèbre en conservant les ossements (reliques) des parents décédés. La plupart ont pour but de veiller à l’équilibre social.

Les sociétés initiatiques ont un code éthique, appliqué à tout le corps social, aux initiés comme aux non-initiés, qui impose une discipline collective. Tel est le cas du rite Nzobi chez les Kota, qui a pour but de veiller à la protection et au bien-être des populations. Ces initiations ont une dimension universelle. Elles s’apparentent aux grands courants initiatiques qui existent dans le monde, même si elles ont été assimilées, injustement, à de la sorcellerie et à du fétichisme. Elles visent la cohésion sociale, le vivre ensemble, le respect des aînés et de la nature, qui est la mère nourricière que l’on ne doit pas dégrader.

Ces initiations ont une dimension universelle, qui s’apparentent aux grands courants initiatiques dans le monde, même si elles ont été assimilées, injustement, à de la sorcellerie et à du fétichisme.

Que reste-t-il de l’empreinte spirituelle de la forêt dans la culture urbaine moderne ?

Comme le mentionne Claude Richard Mbissa, dans son ouvrage le Ndjobi au Congo et au Gabon, la présence de ce culte en ville remonte à l’époque coloniale avec la formation du salariat qui a attiré des ruraux. Ces populations ont amené en ville leurs traditions. Libreville et Franceville au Gabon, puis Dolisie et Makabana au Congo ont vu fleurir des temples (Fouoyi).

Aujourd’hui, les anciens gardent un lien avec le terroir forestier à travers des associations de type groupe folklorique, l’observation des coutumes de mariage, de deuil et le règlement de conflits lignagers. Des initiés repartent au village à l’occasion de décès ou pour entretenir le temple ou le sanctuaire. Une nouvelle génération fait néanmoins la promotion de ce culte ancestral à travers les médias. Il y a donc en ville des survivances de la culture traditionnelle. Néanmoins le métissage est un handicap pour sa transmission, en raison de la perte de la pratique des langues maternelles. Les jeunes citadins n’ont aucun repère du milieu forestier.

La forêt et son espace habité se sont réduits avec l’exploitation forestière, l’agro-industrie et les grands ouvrages. Que faire pour lutter contre la déforestation ?

C’est d’abord une affaire de volonté politique, de planification et de gestion raisonnée de la ressource. L’enjeu est de taille. Un constat : des normes et des certifications sur la traçabilité du bois exporté ont été mises en place par des organismes dans des pays de l’Union européenne, mais cela n’empêche pas les coupes illégales et les ventes sur le marché. Il faut une politique de repeuplement des arbres et surtout le contrôle par l’État des cahiers des charges signés par les exploitants forestiers lors de l’attribution des permis. Pour de grands projets d’aménagement, il faut bien entendu élaborer en amont les études d’impact. Dans tous les cas, l’implication des populations locales me paraît essentielle dans une logique participative avec comme levier l’expertise des habitants.

L’implication des populations locales me paraît essentielle dans une logique participative avec comme levier l’expertise des habitants.

Les programmes de protection des forêts du Bassin du Congo se limitent à la seule dimension écologique et climatique. Pourquoi cet oubli selon vous ? 

Cet oubli est dû au fait que c’est la dimension économique qui prédomine au-delà de l’écologie. J’ai lu le document sur le Fonds bleu pour le Bassin du Congo. Aucune ligne n’y est prévue pour la promotion et la protection de la culture des peuples qui y vivent. Or c’est une culture ancrée dans la forêt, qui a du sens et qui véhicule une spiritualité très riche.

Statuaire Kwélé. Congo.

La forêt est un lieu de mémoire, mémoire inscrite dans les cercles de ses bois et dans les cultures qui s’y sont épanouies. Un effort d’information et de recherches sur ce patrimoine n’est-il pas nécessaire, au risque qu’il ne disparaisse à jamais ?

Vous avez raison. C’est le sens de mon engagement et des recherches que j’effectue depuis 4 ans pour sensibiliser le grand public et les décideurs à préserver notre patrimoine immatériel et matériel. Savez-vous que les peuples autochtones sont dépositaires de la Tradition primordiale ? Le Pharaon Neferkaré avait envoyé une expédition en Afrique centrale pour chercher un Akka qui fut le Dieu Bès, protecteur de la Maison royale d’Égypte, avant de devenir une divinité populaire. Personne n’en parle alors que les Akka se trouvent dans le nord du Congo et en Centrafrique.

Les États forestiers ont le devoir de considérer la forêt comme un lieu de mémoire inexploré qui peut révéler bien des secrets encore enfouis sous la canopée.

Cette civilisation forestière est à étudier sur le plan anthropologique pour valoriser l’ethno-science de ces peuples dotés d’un savoir-faire en péril ! Par ailleurs, des essences millénaires comme le Kassa (Guibourtia Tessmanii), un arbre sacré, sont à étudier pour mettre en oeuvre des programmes de plantation. Les États forestiers ont le devoir de considérer la forêt comme un lieu de mémoire inexploré qui peut révéler bien des secrets encore enfouis sous la canopée.

*Jean Lignongo : Universitaire, spécialiste de géographie et aménagement

Jean Lignongo

Son parcours de géographe l’a amené à étudier l’homme et l’interaction avec son milieu. À ce titre, il s’est intéressé à la géographie culturelle qui prend en compte l’homme dans sa globalité, à savoir sa relation à l’espace, ses croyances, son imaginaire, ses savoir-faire. Deux faits majeurs l’ont décidé à effectuer des recherches sur les peuples du Bassin du Congo depuis 2018 : le retentissant scandale du mauvais traitement des populations autochtones au nom de la préservation des forêts du Bassin du Congo au Cameroun, au Congo, au Gabon, en Centrafrique et en RDC, ainsi que la demande pressante d’une partie de la jeunesse originaire de ces pays en quête de leur identité.

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