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vendredi 24 septembre 2021
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RDC. Jupiter et Okwess, l’autre musique…

Nul n’est prophète dans son pays. Le groupe musical Jupiter et Okwess n’échappe pas à ce dicton. Boudé à Kinshasa, il fait fureur à l’étranger. Un de ses titres phares, Ekombe (danse en argot lingala), est l’un des 23 titres préférés de Barack Obama, cité dans sa playlist 2018. Un honneur pour cet orchestre congolais fondé à Kinshasa par Jupiter, de son vrai nom Jean Pierre Bokondji, qui a quasiment fait le tour du monde. 

Ainsi, comme en témoigne le choix de l’ex-président américain, c’est davantage à l’extérieur de la RDC que le groupe Jupiter et Okwess (Okwess signifie la « nourriture » en Kimbunda, une langue de la province du Kwilu) est connu et apprécié. La scène musicale congolaise a encore du mal à faire la place à des courants musicaux autres que le ndombolo ou la rumba. Mais les choses tendent à changer.

Un des principaux ambassadeurs musicaux de la RDC

Certes, en RDC, l’orchestre ne s’est produit que quelques fois à Kinshasa et à l’intérieur du pays. En revanche, il n’a cessé de voyager à travers le monde. Le nombre de pays où il a joué, est impressionnant : plusieurs pays d’Afrique francophone, où le groupe s’est produit au Masa (Côte d’Ivoire) et a été invité par des Instituts français, la Tunisie et le Maroc, Zanzibar, le Cap-Vert, etc. Pour ne parler que de l’Afrique. Et bien évidemment l’Europe : « Nous avons joué en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Hongrie, en Slovaquie, en Suède, en Norvège, en Autriche, en Pologne, en Suisse, aux Pays-Bas, l’Italie… et dans bien d’autres lieux. Nous sommes même allés en Russie », indique Jupiter. Le groupe s’est également envolé vers l’Asie (Japon, Singapour, Corée du Sud) et l’océan indien (Australie, Nouvelle-Zélande, île de la Réunion). Plus récemment, il s’est produit aux États-Unis et en Amérique latine (Colombie, Équateur, Panama, Mexique).

À l’évidence, les dix doigts de la main ne suffisent pas pour compter le nombre de tournées, de concerts, de festivals et autres manifestations qu’Okwess a à son actif. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il est l’un des principaux ambassadeurs musicaux de la RDC.

À l’évidence, les dix doigts de la main ne suffisent pas pour compter le nombre de tournées, de concerts, de festivals et autres manifestations que Jupiter et Okwess a à son actif. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il est l’un des principaux ambassadeurs musicaux de la RDC. Probablement, nul autre orchestre ni chanteur congolais n’ont autant parcouru le monde que Jupiter et Okwess. « Nous avons fait connaître la richesse musicale de la RDC à l’étranger. La RDC n’est pas seulement le pays de la rumba ou du ndombolo comme beaucoup le croient encore. Elle est plus que cela et a inspiré de nombreux courants musicaux de par le monde », martèle Jupiter. 

Jupiter, alias Jean-Pierre Bokondji, fondateur d’Okwess. @Jean Baptiste Pellerin

Le Bofenia Rock

L’originalité du groupe Jupiter et Okwess vient de la richesse de son répertoire qui reflète la diversité musicale du pays. Une originalité qu’il doit en grande partie à son leader, Jupiter, petit-fils d’une guérisseuse célèbre, originaire de l’ethnie Ekonga, du groupe Mongo, dans la province de l’Équateur, qui l’a initié très jeune aux rythmes zebola, conçus pour soigner les malades. L’autre atout de cet artiste à l’interminable silhouette et aux doigts effilés, est d’être né dans la commune de Lemba, « le Quartier latin de Kinshasa, la capitale de la recherche musicale », qu’il n’a plus quittée depuis 1983, année de son retour au pays, après dix ans passés à Berlin Est, où son père était attaché de l’ambassade du Zaïre. 

L’originalité du groupe Jupiter et Okwess vient de la richesse de son répertoire qui reflète la diversité musicale du pays.

C’est dans les matanga (veillées de deuil) et autres cérémonies sociales qu’il anime dans les années 1980 que Jupiter découvre les multiples sonorités congolaises. Puis il arpente la RDC, se documente sur ses ethnies et leurs rythmes musicaux, avec une seule idée en tête : « faire renaître les sons oubliés, à la manière de Franco. Les faire découvrir, et, à travers eux, faire connaître le Congo », insiste-t-il. De ce parcours naîtra ce que Jupiter appelle le Bofenia rock, de lʼafrobeat façon congolaise, un mélange de soul des seventies, de musiques traditionnelles congolaises et de groove urbain.

Des titres phares

A l’image de ses sonorités multiples, l’orchestre Jupiter et Okwess est un melting pot. Ses musiciens – six compères – sont originaires des différentes régions du pays. Ainsi, loin de se limiter au lingala, qui reste la langue du ndombolo et de la rumba, les mélodies d’Okwess puisent dans la vaste palette des langues du pays pour exprimer une variété de sentiments et de thèmes : l’amour, les problèmes sociaux, l’écologie, la colonisation, la femme…

Plusieurs titres-phares, tirés des trois albums que le groupe a réalisés (Hôtel Univers, Kin Sonic et Na Kozonga, le dernier né), ont fait un tabac : Ekombe, une des chansons préférées d’Obama, Musonsu (clou en tshiluba), Pondjo – Pondjo (Éternité en tshiluba), Nzele Momi (émancipation de la femme en kimongo), Ofakombolo (prévoyance en kimongo), Bakunda Ulu (tortue en kimongo), Tshanga Tshungu (kimongo), Okwess Ermitage, Na Kozonga (je rentrerai en lingala) et bien d’autres.

Les mélodies d’Okwess puisent dans la vaste palette des langues du pays pour exprimer une variété de sentiments et de thèmes : l’amour, les problèmes sociaux, l’écologie, la colonisation, la femme…

Jupiter et Okwess en concert à Paris Plage, le 30 juillet 2021.

Ouverture et échanges

Bien évidemment, la pandémie du Covid-19 a gelé pendant quelques mois les tournées à l’étranger. L’occasion toutefois de faire le point sur les dix ans passés. Outre le pari, réussi, de faire découvrir de nouvelles facettes de la musique congolaise à l’extérieur, ce grand périple hors des frontières de la RDC a donné de la visibilité au groupe et apporté beaucoup d’ouverture, d’indépendance et de créativité à l’équipe. « Chaque membre de l’orchestre participe plus activement à l’élaboration d’un album, en devenant auteur d’une chanson ou d’un refrain ou en composant la musique. C’était déjà le cas, mais cela s’est amplifié et nous nous sommes davantage professionnalisés. Nous avons par ailleurs travaillé et enregistré à l’étranger. Ça a été le cas pour Na Kozonga que nous avons réalisé à Los Angeles. Nous avons également fait des rencontres enrichissantes lors de nos tournées », souligne Jupiter.

Cette grande tournée à l’étranger a donné de la visibilité au groupe et apporté beaucoup d’ouverture, d’indépendance et de créativité à l’équipe.

Un avis largement partagé par Éric, l’un des guitaristes du groupe : « nous avons rencontré plusieurs musiciens, dont le Congolais Ray Lema, qui vit à Paris, la Chilienne Ana Tijoux, le musicien anglais Damon Albarn ou encore l’Australien Warren Ellis, qui vit à Paris. Ces voyages m’ont permis de mieux comprendre le fonctionnement de l’industrie musicale. En jouant avec d’autres musiciens et à leur contact, j’ai beaucoup appris sur le plan musical et évolué sur la manière d’utiliser le son », confie Éric qui a écrit You sold me a dream (allusion à la colonisation), un des titres du dernier album.

Impact fort sur les jeunes musiciens

L’autre satisfaction du groupe est l’impact qu’il a sur les jeunes musiciens congolais, kinois en particulier. Si le public reste très « ndomboliste », en revanche ces derniers considèrent Jupiter et Okwess comme un exemple de réussite et de motivation. « Ils découvrent un autre univers musical et une autre manière de vivre la musique. Pour eux, faire des tournées à l’étranger est un plus », explique Eric. L’autre point positif est l’image de l’artiste qu’imprime Jupiter et Okwess. « Nous ne sommes pas dans le paraître, dans le m’as-tu vu. On ne roule pas en 4×4 et on n’a pas de belles villas. Nous renvoyons à ces jeunes un autre mode et une autre philosophie de vie que ce qu’ils ont l’habitude de voir », insiste Jupiter qui souhaite ardemment que les jeunes soient plus autonomes et casser le rapport de dépendance aîné-cadet, qui, lorsqu’il s’éternise, empêche les jeunes de percer.

« Nous ne sommes pas dans le paraître, dans le m’as-tu vu.  On ne roule pas en 4×4 et on n’a pas de belles villas. Nous renvoyons à ces jeunes un autre mode et une autre philosophie de vie que ce qu’ils ont l’habitude de voir », insiste Jupiter

Ainsi, parce que ces musiciens en herbe ont une soif d’apprendre et qu’ils sont la relève, Jupiter leur offre, à travers Planète Jupiter, un espace où ils peuvent répéter, et les encadre sur le plan artistique. Démarche similaire chez Éric, qui a fondé l’association Kinarmonik, dont le but est de développer la créativité de la nouvelle génération. « C’est un lieu où les jeunes musiciens peuvent répéter, assister à des ateliers et à des master classes [cours de musique donnés par des artistes reconnus], trouver de l’information sur la musique, voire monter un projet. Nous disposons d’un petit studio d’enregistrement », informe le guitariste.

L’équipe de Jupiter et Okwess @Florent de la Tullaye

« Y’a du bofenia dans l’air… »,

La relève musicale congolaise serait-elle en marche ? Tous les membres de Jupiter et Okwess l’espèrent. Mais leur carrière musicale n’étant pas terminée, ils comptent poursuivre leur voyage et notamment conquérir les États-Unis et l’Amérique latine, une fois que la situation sanitaire sera améliorée. Un vaste public, particulièrement sensible à leurs rythmes, les y attend. Car les liens musicaux entre la RDC, et plus largement l’Afrique centrale, et les Amériques y sont importants, en raison de la présence de nombreux Afro-descendants, que la traite négrière avait déportés sur ce continent. De quoi développer de solides relations et faire danser les foules. « Y’a du bofenia dans l’air… », chanterait Alain Souchon…

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