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jeudi 30 juin 2022
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Gahi ou l’affaire autochtone : une invitation au vivre ensemble

Pour son dixième roman, l’écrivain congolais Henri Djombo, ex-ministre de l’économie forestière puis de l’Agriculture, invite le lecteur à réfléchir sur les problèmes de discrimination et de rejet de l’autre qui rongent nombre de sociétés, à travers l’histoire d’un couple, Gahi, une autochtone, et Joseph, un bantou. Loin de les séparer, le rejet et l’hostilité auxquels les deux amoureux sont confrontés, vont les amener à mener un combat contre cette forme de racisme dont sont l’objet les Autochones, à tout faire pour réconcilier les deux communautés et à militer pour le vivre ensemble.

Un roman passionnant, bien écrit, dont l’intrigue nous entraîne également dans les méandres parfois glauques de la société congolaise…  Rien n’est oublié, ni les préjugés anti-autochtones, ni les inégalités qui frappent bien des Congolais, ni les travers de chefs devenus de vrais potentats, ni même la déliquescence des solidarités en ville, même au sein des familles.

Henri Djombo nous donne son point de vue sur les discriminations dont sont victimes les Autochtones dans son pays, le Congo-Brazzaville, et plus généralement sur le racisme.

Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu

Makanisi : Dans votre dixième roman, Gahi ou l’affaire autochtone, vous abordez un sujet plutôt tabou sur les rapports dominants/dominés, entre Bantous et peuples autochtones. Pourquoi avoir choisi ce thème ?

Henri Djombo.

Henri Djombo : Pour tout humaniste, en ce 21è siècle, les rapports dominants/dominés constituent un sujet de grande préoccupation. Que ce soit un rapport inégal entre Bantous et Autochtones ou entre les « races », les uns considèrent les autres comme des êtres inférieurs. En Afrique Centrale et ailleurs dans le monde, les Autochtones subissent des discriminations, des marginalisations et des abus de tout genre.

Pourtant toute personne humaine est sujet de droit au terme de l’article 1 de la Déclaration Universelle des droits de l’Homme qui stipule que : « Tous les hommes naissent libres et égaux en droits et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. ».  

Chaque peuple a le droit de défendre sa spécificité culturelle qui doit être prise en compte par les autres communautés.

Chaque peuple a le droit de défendre sa spécificité culturelle qui doit être prise en compte par les autres communautés. J’ai pensé écrire pour susciter et alimenter le débat sur cette question afin d’amener le monde à y répondre avec responsabilité et à mettre fin à l’exploitation de certaines minorités, de ces hommes faits de sang et de chair comme chacun se reconnaît. Une grande partie de mon œuvre littéraire est consacrée à la lutte contre les inégalités et l’injustice. Je ne pouvais pas être indifférent à la thématique sur les Autochtones, alors qu’elle me préoccupe depuis toujours. Par le roman et plus tard par le théâtre, je porte à la connaissance du lecteur une situation humanitaire devenue anachronique. J’espère que ma littérature intéressera les organisations spécialisées et les gouvernements en vue de la changer.

Entrée du FIPAC à Impfondo. @MDMM

C’est pour cette raison que vous avez initié le Forum International sur les Peuples Autochtones d’Afrique Centrale (FIPAC) ?

En effet, j’ai initié le Forum International sur les Peuples Autochtones d’Afrique Centrale (FIPAC), officialisé en 2007 et dont le siège se trouve à Impfondo, chef-lieu du département de la Likouala. Sa gestion a été transférée à la Communauté Économique des États d’Afrique Centrale (CEEAC) depuis 2014. Depuis lors, le projet est négligé et frise l’abandon alors qu’il avait créé l’espoir dans les esprits et des communautés locale, autochtone et internationale. Néanmoins, les récentes réformes structurelles intervenues au sein de l’organisation sous régionale augurent la relance imminente du processus comme centre de référence sur l’émancipation et la protection des droits des populations autochtones.

J’ai initié le Forum International sur les Peuples Autochtones d’Afrique Centrale (FIPAC), officialisé en 2007 et dont le siège se trouve à Impfondo

Vous êtes originaire de la Likouala, où se déroule l’essentiel de votre roman. Vous décrivez avec précision des aspects de la vie des communautés autochtones. Avez-vous partagé leur vie ? Comment avez-vous recueilli ces informations ?

J’ai connu les Autochtones dans la maison de mon grand-père à Enyellé, ils appartenaient à notre clan Bondéka. Dans d’autres familles aussi. Je me souviens d’un séjour de vacances avec ma mère dans un campement autochtone. C’était en 1962, j’étais en classe de CM2, pendant une saison de chasse. J’ai connu également des gens qui ont eu des rapports très proches avec cette communauté et qui connaissent mieux leurs traditions. Ils ont été de précieuses sources d’information pour moi. Je n’ai pas attendu d’écrire pour m’informer sur leurs habitudes et leurs pratiques qui se transmettent de bouche à oreille tout au long de la vie. D’ailleurs, j’ai rarement eu des entretiens avec eux qui portaient sur leurs coutumes. D’habitude, ils sont taciturnes et distants. J’estime qu’ils le sont devenus par la force des mauvais sentiments que les Bantous leur ont toujours témoignés et des mauvais traitements qui leur sont infligés. Les nombreuses réunions que nous avons tenues sur eux m’ont permis d’enrichir mes connaissances sur leur vie.

Je n’ai pas attendu d’écrire pour m’informer sur leurs habitudes et leurs pratiques qui se transmettent de bouche à oreille tout au long de la vie.

Dans ce roman, les préjugés et les difficultés à intégrer un étranger dans sa communauté sont réciproques, certains autochtones n’acceptant pas, eux aussi, le mariage d’une des leurs avec un Bantou dans votre roman. L’exclusion, la discrimination seraient-elles un trait de l’espèce humaine ?

Le rejet de l’autre est souvent réciproque, les réticences sur l’intégration des communautés une réalité. En effet, exclusion ou discrimination sont bien un trait de l’espèce humaine qu’il faut combattre intelligemment. Nos sociétés ne sont pas parfaites, il faut y travailler pour en chasser les préjugés et les mauvaises habitudes qui justifient la division et les conflits entre les hommes.

Quels que soient le milieu et le pays, les gens mettent souvent en avant les différences qui existent entre des communautés et qui sont souvent en défaveur de l’autre, mais rarement les valeurs qu’elles partagent. Qu’en pensez-vous ?

La critique de l’autre habite les esprits, en portant souvent sur ses défauts avérés ou supposés. D’ailleurs, les gens ont tendance à se valoriser sur une mauvaise image de l’autre, sur l’humiliation qu’ils lui infligent à partir des différences dites négatives, sur des qualités ou des mérites qu’ils s’attribuent. En général, les valeurs partagées se rangent dans l’ordre normal des choses, empruntent même un caractère anonyme et banal et ne se cristallisent pas dans les consciences. Pourtant elles devraient être la source, le fondement d’une positivité et des relations fraternelles entre les hommes. Peu de résultats sont obtenus par les gouvernements et les organisations humanitaires concernant le changement de la situation sur le terrain à partir des projets « feux de paille », en raison du manque de programmes à moyen et long terme et de ressources adéquates pour leur mise en œuvre.

En général, les valeurs partagées se rangent dans l’ordre normal des choses, empruntent même un caractère anonyme et banal et ne se cristallisent pas dans les consciences. Pourtant elles devraient être la source, le fondement d’une positivité et des relations fraternelles entre les hommes.

Qu’en est-il aujourd’hui des relations entre les deux communautés dans la Likouala ? La cohabitation est-elle toujours basée sur l’exploitation des autochtones par les Bantous ?

L’exploitation des Autochtones se poursuit partout en Afrique et dans le monde où ils sont menacés. Cependant, on note leur relative intégration dans la société congolaise et la conversion de leur mode de vie qui tend à s’arrimer à la modernité. De plus en plus, ils exigent une rémunération (encore dérisoire) pour le travail qu’ils fournissent aux Bantous.

Lire aussi : La ronde des ombres, une fiction sur la dictature et la politique en Afrique centrale. https://www.makanisi.org/la-ronde-des-ombres-une-fiction-sur-la-dictature-et-la-politique-en-afrique-centrale/

Le modèle de charte et de cohabitation pacifique que Bantous et autochtones établissent à Mondo et Motouba dans le roman, est-il possible dans la réalité ?

C’est ma pensée.  Ce modèle de charte ne serait pas une vue de l’esprit si la volonté politique s’exprimait dans ce sens avec foi et les gouvernements créaient les conditions idoines d’une cohabitation pacifique dans leurs pays respectifs.

Comment fera-t-on pour le supprimer partout et le rayer de la mémoire collective ? L’enjeu semble se fixer sur la sémantique au lieu de concerner les avancées sociales, économiques et politiques des communautés autochtones. 

Que pensez-vous de l’appellation d’autochtones, alors que dans la réalité, et ce que vous faites dans le roman, ces communautés ont un nom ? Cela change-t-il le regard que l’on peut porter sur elles ?

Comme vous l’avez constaté, Akas et Babingas sont les seules autres appellations des Autochtones contenues dans le roman. J’ai soigneusement évité le nom qui commence par P et les désigne comme des individus de petite taille, nom jugé péjoratif, interdit par la loi de 2011 du vocabulaire congolais. On ne doit ni le nommer ni l’écrire, alors que cela ne change rien au regard que l’on porte sur eux. Pourtant le mot figure bien dans les archives nationales et internationales, les écrits politiques et socio-anthropiques, le dictionnaire, les livres d’histoire, les documents des Nations Unies dans toutes leurs langues, dans les langues tribales congolaises de nombreuses manières…  Comment fera-t-on pour le supprimer partout et le rayer de la mémoire collective ? L’enjeu semble se fixer sur la sémantique au lieu de concerner les avancées sociales, économiques et politiques des communautés autochtones.  

La discrimination des Autochtones par d’autres communautés, tout comme le racisme, relève d’une pensée primitive et dangereuse pour la cohésion sociale et la paix mondiale.

Que faire pour lutter contre les discriminations et les préjugés racistes ?

Espérer plus d’humanité des gouvernements et des organisations spécialisées et les amener à s’investir efficacement, par tous les moyens y compris par l’instruction, dans la conscientisation des citoyens et l’amélioration des conditions de vie des personnes discriminées ou exclues. La discrimination des Autochtones par d’autres communautés, tout comme le racisme, relève d’une pensée primitive et dangereuse pour la cohésion sociale et la paix mondiale.

Gahi ou l’affaire autochtone

  • Auteur : Henri Djombo
  • Éditions LC
  • Date de parution : février 2022
  • 203 pages
  • 17 euros

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