Henri Lopes, écrivain, homme politique et diplomate : un an déjà

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Le 2 novembre 2023 disparaissait à Suresnes, en France, Henri Marie-Joseph Lopes, écrivain et homme politique congolais. Plusieurs fois ministre et ancien Premier ministre, Henri Lopes, son nom de plume, a également été enseignant, directeur général adjoint pour la culture et les relations extérieures de l’Unesco et ambassadeur du Congo à Paris. On le classe souvent dans la catégorie des « politiques écrivains » de son pays. Il fut les deux mais l’écrivain a toujours primé. De son arbre généalogique, certains ne retiennent que le métissage, perçu souvent comme une dualité. Henri Lopes fera, lui, de ses multiples origines une complémentarité, qui, enrichie de sa personnalité et de son parcours personnel, fera de lui un citoyen du monde.

Henri Lopes est né le 12 septembre 1937, à Léopolville (actuelle Kinshasa), alors capitale du Congo Belge, aujourd’hui République démocratique du Congo. Ses deux parents sont métis. Son père est du Congo Belge tandis que sa mère est du Moyen Congo, une colonie française.

Ses deux parents sont métis. Son père est du Congo Belge tandis que sa mère est du Moyen Congo, une colonie française.

Un Congolais de la rive droite du fleuve

Le patronyme de Lopes lui vient de sa grand-mère paternelle, Mama Lopessa, originaire de la province du Bandundu (RDC). Les missionnaires transformeront en Lopes le nom du fils de Mama Lopessa et lui donneront un prénom chrétien : Jean-Marie. Né le 11 octobre 1910, Jean-Marie Lopes est le fils de Mama Lopessa et d’un belge, d’origine wallonne, un certain Deschamps ou Descamps…

Pourtant, c’est sur la rive droite du grand fleuve Congo, au Congo-Brazzaville, qu’Henri Lopes situe ses origines. « Je suis originaire du Congo-Brazzaville, bien que je sois né sur l’autre rive, au Congo Kinshasa », insistait-il.

« Je suis originaire du Congo-Brazzaville, bien que je sois né sur l’autre rive, au Congo Kinshasa », insistait-il.

Dans son livre Il est déjà demain, il précise : « J’avais conscience de n’être pas un Congolais typique. Je porte un patronyme portugais, j’ai, par ma branche maternelle, des ancêtres bantous et gaulois, et, par la branche paternelle, une ascendance belge. […]. En règle générale, les enfants métis étaient adoptés par leur famille maternelle… ».

De Brazzaville à Paris

La mère d’Henri, Micheline Vulturi, est née d’un père français, le Commandant Charles Voultoury et d’une mère congolaise, Jocelyne Badza, la fille d’un grand chef Gangoulou de Gamboma, une petite ville située dans les Plateaux Batéké.

La mère d’Henri, Micheline Vulturi, est née d’un père français, le Commandant Charles Voultoury et d’une mère congolaise, Jocelyne Badza, la fille d’un grand chef Gangoulou de Gamboma.

Micheline et Jean-Marie se rencontreront à Brazzaville en 1936. Leur mariage sera célébré le 2 janvier 1937. Les époux s’installent à Léopolville, où le jeune Henri passe ses premières années.

Henri passe ses années d’écolier à Brazzaville, où sa mère est revenue s’établir, et à Bangui (Centrafrique). À 12 ans, en 1949, il s’envole pour la France. D’abord à Nantes, où il est pensionnaire dans un internat. Très jeune, il côtoie déjà des personnages venant de divers pays d’Afrique et du monde.

Puis, il s’installe à Paris, pour y faire des études supérieures. En 1963, il obtient un DES en histoire à la Sorbonne.  Il se destine à l’enseignement. C’est un étudiant engagé, comme beaucoup de ses compatriotes de l’époque. Il milite pour l’indépendance de l’Afrique, dans plusieurs associations.

Les premières années de l’indépendance

15 août 1960. Brazzaville fête l’indépendance, dans la liesse et sur des airs de rumba. Henri Lopes rentre au Congo en 1963, avec la ferme volonté de s’impliquer dans le développement de la nouvelle nation. Dans le droit fil de ses études, il devient enseignant. Il enseigne l’histoire à l’École normale supérieure d’Afrique centrale à Brazzaville, qui deviendra l’université Marien Ngouabi. En 1966, il est nommé directeur de l’Enseignement jusqu’en 1968.

« C’était au début de l’année 1968… On s’affairait à nettoyer les moindres recoins des poussières du colonialisme, on africanisait tous azimuts. Mais des Africains étaient mis à l’index, désignés comme des étrangers dont il fallait se défaire. Il s’agissait de congoliser, voire pour certains, de tribaliser... », écrit Lopes dans Il est déjà demain.

L’année 1968 est riche en évènements politiques : renversement du président Fulbert Youlou, remplacé par Massamba Débat, institution en août du Conseil national de la révolution (CNR), présidé par Marien Ngouabi, démission de Massamba Débat, intérim à la tête de l’État assuré par Alfred Raoul qui restera au pouvoir jusqu’à fin décembre 1968.

Au fil des mois, la situation politique se durcit. L’enthousiasme des premières années de l’indépendance fait place à une méfiance envers tout ce qui n’est pas « congolais ».  Pas facile d’être métis dans une société qui veut effacer toutes traces de colonisation dans ses rangs. « C’était au début de l’année 1968… On s’affairait à nettoyer les moindres recoins des poussières du colonialisme, on africanisait tous azimuts. Mais des Africains étaient mis à l’index, désignés comme des étrangers dont il fallait se défaire. Il s’agissait de congoliser, voire pour certains, de tribaliser. J’avais trente ans, j’étais directeur général de l’enseignement. Mon nom, ma peau claire me rendaient suspect. Je figurai sur une liste de hauts fonctionnaires « d’origine douteuse », écrit Lopes dans Il est déjà demain.

Ministre en République populaire du Congo

Président du CNR, le commandant Marien Ngouabi est placé à la tête de l’État le 1er janvier 1969. Avec lui, le Congo devient la République populaire du Congo, titre qu’elle gardera jusqu’en 1992. Le Parti Congolais du Travail (PCT), dont Lopes est membre, règne en maître.

En 1969, Lopes entame une carrière ministérielle. Il sera ministre de l’Éducation nationale en 1969, puis ministre des Affaires étrangères en 1972. Le 28 juillet 1973, il est nommé Premier ministre par le président Marien Ngouabi, une fonction vacante depuis 1969. Il restera à ce poste jusqu’au 18 décembre 1975, date à laquelle il est remplacé par Louis Sylvain-Goma. Après l’assassinat de Marien Ngouabi le 18 mars 1977. Lopes revient au gouvernement, en tant que ministre des Finances. En 1980, s’achève sa carrière ministérielle.

De 1982 à 1998, il est directeur général adjoint pour la culture et les relations extérieures de l’Unesco. Puis, en 1998, le président Denis Sassou N’Guesso le nomme ambassadeur du Congo en France.

Fonctionnaire international et diplomate

À partir de 1982, Lopes change de cap sur le plan professionnel. De 1982 à 1998, il est directeur général adjoint pour la culture et les relations extérieures de l’Unesco. Puis, en 1998, le président Denis Sassou N’Guesso le nomme ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire du Congo en France. Il restera à ce poste jusqu’en 2015. Pendant plus de 30 ans, il évoluera dans un environnement ouvert, très cosmopolite où se succèdent rencontres et voyages.

Diplomate dans l’âme, affable,  humble, Lopes séduit les gens qu’il côtoie. « C’était un grand Monsieur. Il était élégant, toujours bien habillé et coiffé d’un chapeau. Il avait belle allure. Il aimait le Congo par-dessus tout », confie Edwige-Laure Mombouli. Ses qualités d’écoute, de rassembleur, sa droiture, son respect des autres et sa fidélité en amitié et dans ses engagements professionnels sont autant de qualités que beaucoup lui reconnaissent.

Derrière l’écrivain, l’historien

Impossible de dissocier l’écrivain de l’homme politique. Lopes n’a pas attendu, en effet, la « retraite » pour écrire. Il a mené parallèlement les deux activités. Auteur de poèmes, de nouvelles, de romans et d’une autobiographie, il ne cessera d’écrire jusqu’à sa mort. Il est considéré comme l’un des représentants les plus connus de la littérature africaine moderne.

En 1972 sort son recueil de nouvelles Tribaliques, qui obtiendra le Grand prix d’Afrique noire de l’Association des écrivains de langue française. Suivront une dizaine de romans dont La Nouvelle Romance (1976), Sans tam-tam (1977), Le Pleurer-Rire  (1982), Le chercheur d’Afriques (1990), Sur l’autre rive (1992), Le lys et le flamboyant (1997), Dossier classé (2002) ou encore Une enfant de Poto Poto (2012), Le méridional (2015) et, le dernier, Il est déjà demain (2018). 

Auteur de poèmes, de nouvelles, de romans et d’une autobiographie, il ne cessera d’écrire jusqu’à sa mort.

La qualité de sa plume lui a valu le Grand prix de la Francophonie, que lui remet, en 1993, l’Académie française. La même année il devient docteur honoris causa de l’Université Paris XII et, en 2002, de l’Université Laval (Québec).

Dans la plupart de ces ouvrages, l’historien n’est jamais loin. Force est de reconnaître qu’Henri Lopes n’a jamais cessé d’écrire sur l’histoire africaine contemporaine, sur la France et le Congo, ses deux pays.  Ainsi, derrière la plume transparait souvent l’historien qu’il était, par sa formation universitaire et pour avoir été l’un des acteurs de l’histoire contemporaine de son pays, voire de son continent, par ses engagements et ses fonctions.

Le roman comme témoignage historique ?

On lui a parfois reproché une certaine neutralité, voire de ne pas avoir abordé de front des périodes très troublées de l’histoire du Congo, comme l’assassinat de Marien Ngouabi, et de ne pas s’être prononcé sur certaines dérives. « Il a été membre de plusieurs régimes politiques et gouvernements. Il se devait d’être loyal et fidèle. Il y avait des lignes à ne pas franchir », assure Christine Lopes Diane, son épouse.

Henri Lopes aurait-il choisi la littérature pour faire passer des messages sans prendre le risque d’être inquiété ? Il l’avoue d’une certaine manière à l’occasion de la parution, en 2018, de son autobiographie, qui s’apparente, par moments, à un roman historique « Dans tous mes romans j’avance masqué. Mais, cette fois-ci, dans Il est déjà demain, je me mets à nu », confiait-il. Dans ce livre, il raconte, entre autres, l’histoire du Congo, de l’Europe, de la France et du monde. « J’ai pris le ton du romancier pour raconter tout cela », précisait-il. Un vrai tour du monde historique, dans lequel le lecteur croise une foule de personnages.

« Dans tous mes romans j’avance masqué. Mais, cette fois-ci, dans Il est déjà demain, je me mets à nu », confiait-il.

La force du métissage

Dans ses écrits, Lopes a souvent évoqué le métissage et ses pays à l’histoire liée, pour le meilleur et pour le pire, que sont la France et le Congo. Mais c’est surtout dans deux de ces livres, qu’il aborde clairement la question du métissage et de ses origines. Sa généalogie a des contours flous, soulignait-il, mais il se devait de l’écrire pour permettre à ses enfants et ses petits-enfants de savoir où et comment se situer.

Dans Ma grand-mère bantoue et mes ancêtres les Gaulois,  dont le titre parle de lui-même, Henri Lopes tente de répondre à deux questions : qu’est-ce être métis et écrivain ?  Dans Il est déjà demain, il parle de ses origines, de ses grands-parents,  de son père, de sa mère,  dont les aventures l’ont amené à découvrir le monde des blancs. Il raconte ainsi,  sur un mode parfois romanesque, son histoire individuelle et celle de sa famille. Belge, française, bantoue, plus précisément congolaise des deux rives… Les nombreuses branches de son arbre généalogique s’entrecroisent et s’entremêlent. Pour le meilleur…

Lopes est le fruit d’un mélange, le produit d’une diversité de destins. Chefs d’État, hommes de lettres, membres de sa famille, amis, amours, enfants, tous les personnages qu’il met en scène dans cette autobiographie ont concouru à le construire.

Belge, française, bantoue, plus précisément congolaise des deux rives… Les nombreuses branches de son arbre généalogique s’entrecroisent et s’entremêlent. Pour le meilleur… Lopes est le fruit d’un mélange, le produit d’une diversité de destins.

Le citoyen du monde

S’il a dû se battre pour se faire reconnaître en tant que métis, Lopes a su faire de ses origines mélangées une force. Mieux, il a donné un sens plus large à la notion de métissage, qui ne se limite pas à une généalogie, à un croisement d’ADN, mais peut être aussi culturel et le fruit d’une histoire personnelle.

Le métissage de Lopes recouvre trois identités : l’originelle, l’internationale et la personnelle, celle qui constitue la signature de l’écrivain, ce « citoyen du monde », cet être « sans identité fixe, qui efface les frontières » et « n’appartient à aucun pays », comme il l’a maintes fois souligné.

Le métissage de Lopes recouvre trois identités : l’originelle, l’internationale et la personnelle, celle qui constitue la signature de l’écrivain, ce « citoyen du monde », cet être « sans identité fixe, qui efface les frontières » et « n’appartient à aucun pays »

Difficile d’exclure quand on est issu d’un métissage, quel qu’il soit. Le métissage est une richesse inestimable, qui rappelle, au passage, que tous les êtres humains appartiennent à la même humanité. « Je suis car tu es », proclame la philosophie bantoue qu’on appelle « l’Ubuntu ». À ce titre, « tous les humains se doivent respect et solidarité », aurait pu ajouter Henri Lopes. Dans le monde d’aujourd’hui où se développent la xénophobie et le rejet de l’autre, de « l’immigré », la vie et les combats d’Henri Lopes interpellent.

Oeuvres d’Henri Lopes

  • Il est déjà demain (JC Lattès, 2018)
  • Le Méridional, roman (Gallimard, 2015)
  • Une enfant de Poto-Poto (Gallimard, 2011), Prix de la porte dorée
  • Ma grand-mère Bantoue et mes ancêtres les Gaulois (Gallimard, 2003)
  • Dossier classé (Seuil, 2002)
  • Le Lys et le Flamboyant (Seuil, 1997)
  • Sur l’autre rive (Seuil, 1992)
  • Le Chercheur d’Afriques (Seuil, 1990)
  • Le Pleurer-rire (Présence africaine, 1982)
  • Sans tam-tam, roman (Éditions Clé, 1977)
  • La Nouvelle Romance, roman (Éditions Clé, 1976)
  • Tribaliques, nouvelles (Éditions Clé, 1971). Grand prix Littérature d’Afrique noire

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