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jeudi 30 juin 2022
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Les autres raisons d’un rapprochement Kigali-Brazzaville

Salués par les uns et dénoncés par les autres, les accords conclus récemment entre le Rwanda et le Congo-Brazzaville, en vertu desquels Kigali exploitera des terres arables congolaises, font couler beaucoup d’encre et de salive. Les calculs inavoués du président rwandais, Paul Kagame, connu pour être peu respectueux des droits de l’homme et pour entretenir des mouvements rebelles sur le sol de la RDC voisine, ont-ils été cernés ? Quels sont les ressorts secrets de l’axe Kigali-Brazzaville qui semble se dessiner ?

Andrea Ngombet, un jeune dirigeant de l’opposition en exil en France, qui milite pour la bonne gouvernance dans son pays, le Congo-Brazzaville, et qui affiche ses ambitions présidentielles, apporte son éclairage.

Propos recueillis par Arthur Malu-Malu

Makanisi : Qu’est-ce qui pourrait se cacher derrière la démarche de Paul Kagame au Congo ?

Andrea Ngombet : La démarche n’a pas été initiée par Paul Kagame, mais par le gouvernement congolais. À la manœuvre, il y aurait le fils du président, le ministre de la coopération internationale et de la promotion du partenariat public-privé. C’est de ce côté-là qu’il faut d’abord creuser avant de chercher à décrypter les ambitions de Paul Kagame.

Andrea Ngombet

Un petit recul historique s’impose : le Congo-Brazzaville a toujours vécu l’unité de la RDC voisine comme une sorte de menace existentielle. L’antériorité des rapports assez conflictuels avec la RDC est réelle. Notre premier président, l’abbé Fulbert Youlou, a reconnu l’État sécessionniste du Katanga. Dans les années 60, le régime révolutionnaire congolais a accueilli des rebelles venus de la RDC, notamment la fameuse rébellion Simba de Pierre Mulele et d’Antoine Gizenga, qui ont, eux aussi, créé une république fantoche qui sapait l’unité de leur pays. Rappelons que Che Guevara, l’icône mondiale de la révolution internationaliste, a séjourné à Brazzaville, avant d’aller prêter main forte aux rebelles de Laurent-Désiré Kabila, qui, dans les années 60, à l’époque du président Mobutu, se battaient dans les montagnes de l’est de la RDC contre les forces gouvernementales.

Brazzaville a toujours nourri l’ambition d’avoir, sur son territoire, une capacité de mettre en balance la puissance démographique que constitue la RDC voisine. Cette logique, enracinée chez des responsables du Congo-Brazzaville et quelque peu hostile à toute forme de relations apaisées entre les deux Congo, n’a pas disparu.   

Il serait intéressant, pour le président rwandais, d’avoir un point d’appui à Brazzaville, qui est de l’autre côté du fleuve, en face de Kinshasa. Pour Brazzaville, l’idée serait de nouer cette nouvelle alliance qu’il voulait bâtir déjà avec l’Ouganda et le Burundi, sans succès.

Sur cette base-là, il faut comprendre que la RDC, sous la présidence de Félix Tshisekedi, semble s’éloigner petit à petit de la ligne tracée par son prédécesseur, Joseph Kabila, qui était, lui, favorable aux intérêts chinois et à une forme de consensus autocratique en Afrique centrale. Il ne serait pas souhaitable, vu de Kigali et de Brazzaville, que la démocratie puisse prendre racine en RDC. Cela remettrait en cause le monopole qu’avait Paul Kagame dans les médias qui seraient ainsi amenés à s’interroger sur la viabilité de sa gouvernance autocratique. Pour le président rwandais, il serait intéressant d’avoir un point d’appui à Brazzaville, qui est de l’autre côté du fleuve, en face de Kinshasa. Pour Brazzaville, l’idée serait de nouer cette nouvelle alliance qu’il voulait bâtir déjà avec l’Ouganda et le Burundi, sans succès.

Qui gère la société au centre des enjeux agricoles entre le Rwanda et le Congo ?

La société au centre des enjeux agricoles entre le Rwanda et le Congo est gérée par le Fonds souverain rwandais et dirigée par un fils de Paul Kagame. On retrouve là cette ambition dynastique qui est perceptible au Congo, installée au Gabon et en mouvement en Guinée équatoriale et au Cameroun. En fréquentant ces différents cercles, Paul Kagame semble tenter, lui aussi, de positionner son fils.

Félix Tshisekedi se serait donc tourné vers d’autres partenaires que la Chine… De qui s’agirait-il ?  

Principalement les États-Unis et, plus généralement, les démocraties occidentales associées au Japon. On peut citer dans le lot le Canada, la Corée du Sud, etc. C’est un consortium qui réagit souvent aux événements qui se déroulent en RDC et qui est très actif quand il s’agit de violations des droits humains ou de contrats miniers. Cette architecture des anciennes alliances de l’ex-Zaïre renaît d’une certaine manière. Les autocraties de la région sont sur leurs gardes et voient tout cela d’un mauvais œil.

Le Rwanda a des problèmes d’accès aux terres, vu la forte densité de sa population et l’étroitesse de son territoire. 

Quel bénéfice économique le Congo peut-il tirer de la cession de 12 000 hectares de terres au Rwanda ?  

C’est complètement incertain. Le véritable objectif n’est pas économique, me semble-t-il. Le Congo a déjà donné plusieurs milliers d’hectares de ses terres à des sociétés étrangères, notamment chinoises. Le Rwanda a des problèmes d’accès aux terres, vu la forte densité de sa population et l’étroitesse de son territoire. En contrepartie, côté congolais, si le pouvoir est cédé au fils du président, c’est une garantie que le Congo pourrait chercher l’appui du Rwanda de Kagame ou du fils Kagame. Toutefois, l’économie ne peut pas fonctionner sur des cessions non transparentes de terres, sans accès ni à l’eau pour un système d’irrigation bien connu, ni à l’énergie, puisque l’électricité y fait défaut, ni encore à des voies de transport viables, vu que le CFCO ne fonctionne pas et que les voies navigables sont en mauvais état. Le minimum pour que ce projet démarre sur de bons rails n’est pas réuni. En tout cas pas encore.

Le Congo est d’abord une puissance pétrolière. Si le Congo voulait avoir des ambitions au Rwanda, cela serait d’arriver à exporter sa matière première principale qui est le pétrole.

Quelle est l’histoire du ranch de Massangui, situé dans le département de la Bouenza, dans le sud, qui est également au coeur de l’accord passé entre Kigali et Brazzaville ?

En général, les ranchs au Congo ont été des propriétés de l’État à une certaine époque, puisque durant la période dite révolutionnaire, Brazzaville avait tout nationalisé et collectivisé. Ce sont donc des reliquats de sociétés d’État qui ont été liquidées et dont les actifs étaient quasiment à l’abandon. Le Congo, à la lumière des dernières révisions avec le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, a redécouvert ce capital endormi et essaie de le remettre en valeur. Mais malheureusement, cela ne se fait pas vraiment au profit de la collectivité.

Le Congo et le Rwanda ont chacun un PIB d’un peu plus de 10 milliards de dollars… Peut-on imaginer d’autres formes de coopération entre les deux parties ? Dans quel secteur le Congo pourrait-il investir au Rwanda ?

Le Congo est d’abord une puissance pétrolière. Si le Congo voulait avoir des ambitions au Rwanda, ce serait d’arriver à exporter sa matière première principale qui est le pétrole. Le Rwanda étant un territoire exigu et à forte densité de population, il y a de véritables problématiques agraires et agricoles et donc d’accès à la nourriture. Le Congo pourrait ainsi développer l’agriculture ou une agro-industrie capable d’alimenter le marché rwandais. Les Congolais, tout comme les Rwandais, consomment des chenilles. On pourrait mettre en œuvre une entomoculture industrielle dont les produits alimenteraient le marché rwandais. Le lait et les produits laitiers sont très consommés au Rwanda. Le Congo pourrait envisager, par exemple, dans sa zone du plateau des Batéké, de développer l’élevage pour produire du lait à destination du marché rwandais. La priorité, pour un État comme le Congo qui est sous-peuplé, serait peut-être d’attirer la main d’œuvre rwandaise pour la faire travailler dans des secteurs en tension.

Lire aussi : La république du Congo en chiffres. Édition 2022. https://www.makanisi.org/la-republique-du-congo-en-chiffres-edition-2022/

Quelle politique efficace peut-on mettre en place dans un pays comme le Congo, qui dispose de 10 à 12 millions d’hectares de terres arables, en vue de réduire sa grande dépendance vis-vis des importations alimentaires ? 

Les politiques existent. Elles ont été essayées à plusieurs reprises, sans grand succès. À mon sens, la première des choses serait de rendre la terre aux paysans. La plus grande partie du territoire appartient à l’État congolais qui est lui-même héritier des sociétés concessionnaires coloniales. Il faudrait faire une redistribution foncière, à l’image de ce qui a pu se pratiquer au Brésil et en Argentine et éliminer les tracasseries administratives à l’export et à l’import de matières premières agricoles. Les barrières internes doivent aussi être démantelées. Lorsque vous devez payer une quinzaine de patentes pour vendre une petite laitue, de la municipalité à l’État, l’activité ne peut pas être viable. Comment, dans ces conditions, faire face à la concurrence suscitée par des produits européens, chinois ou américains subventionnés ?

La vague des cessions de terres qui a déferlé il y a quelques années sur le continent semble s’être quelque peu estompée…. Peut-on en faire une brève évaluation au Congo ?

Cette politique n’a amené nulle part. Si on regarde finement à qui les terres ont été cédées, on découvre qu’en général ce sont des sociétés basées dans des paradis fiscaux et liées à des conglomérats malaisiens, chinois, etc. Ces sociétés ne sont même pas imposées. Elles ont des contrats de facilité qui font qu’elles ne doivent rien payer. C’est d’ailleurs l’État qui paie pour les faire venir. Elles prétendent venir faire de l’agriculture, mais en réalité elles viennent à côté des opérateurs miniers qui, en plus de préempter la terre, creusent le sous-sol n’importe comment, pour avoir accès à toutes sortes de minerais. Derrière ces conglomérats se cachent souvent des barons du régime.

Je suis de ceux qui pensent que la levée des tarifs est prématurée. Les marchés ne sont pas suffisamment structurés et mûrs. L’ouverture à tout vent va détruire ce qu’il reste encore de cette agriculture vivrière qui aide la population à survivre.

Avec la levée des barrières tarifaires dans la région, quelle coopération peut-on imaginer dans le secteur agricole pour que les pays de la sous-région en tirent véritablement profit ?

Je suis de ceux qui pensent que la levée des tarifs est prématurée. Les marchés ne sont pas suffisamment structurés et mûrs. L’ouverture à tout vent va détruire ce qu’il reste encore de cette agriculture vivrière qui aide la population à survivre. Prenons la zone CEMAC, lorsque l’oignon du Cameroun arrive à Brazzaville ou sur les différents marchés congolais, les mamans qui vivent de petits maraîchers ne peuvent pas faire face à une concurrence féroce. Tant qu’on n’a pas organisé sa propre filière agricole chez soi, il est irresponsable d’ouvrir les barrières. C’est une règle de base. Mais le mal est déjà fait. Il s’agit maintenant de structurer les filières et de monter en gamme, parce qu’on ne pourra pas concurrencer des pays comme le Nigeria, le Cameroun, et, même le Tchad, avec sa viande… On peut cependant, sur certaines filières, bénéficier d’un avantage comparatif, parce que le Congo, tout comme la RDC, est à cheval sur les deux hémisphères. Il peut faire des récoltes à contre-saison.

Tout le monde peut, d’une manière ou d’une autre, être affecté par cette guerre. Certains États disposent tout de même de stocks stratégiques, d’autres non. C’est d’abord cette gestion au jour le jour, sans vision ni projet, qui pose problème.

La guerre en Ukraine a mis en lumière les fragilités de certains pays africains qui dépendraient des importations de céréales produites en Ukraine, l’un des premiers greniers céréaliers du monde. Quels enseignements peut-on en tirer ?

La guerre est, par définition, un événement inattendu. Mais là, c’est d’abord un problème de prospective. Tout le monde peut, d’une manière ou d’une autre, être affecté par cette guerre. Certains États disposent tout de même de stocks stratégiques, d’autres non. C’est cette gestion au jour le jour, sans vision ni projet, qui pose problème. On aurait pu penser à ce qu’on appelle des contrats de réserves, avec d’autres États céréaliers, pour qu’en cas de défaillance d’un fournisseur, deux ou trois autres fournisseurs compensent. Les États africains ont-ils réfléchi à cela ? La pénurie est d’abord liée à notre propre absence de vision et de prospective. Les habitudes alimentaires changent. Il faut que ce mouvement soit accompagné d’un effort à l’école pour que les enfants apprennent à mieux apprécier les produits locaux. Si on s’y met, les enfants d’aujourd’hui, qui sont les adultes de demain, n’auront pas cette propension à consommer davantage d’aliments importés, à base de blé.

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