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samedi 20 juillet 2024
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Les femmes de Bidibidi : quand les femmes déploient leurs ailes résilientes

Née en 1977, à Minvoul, dans la province du Woleum N’tem (Gabon), Charline Effah, qui réside en France, est une femme de lettres, passionnée de littérature. Titulaire d’un doctorat de Lettres modernes, pour sa thèse L’Espace et le temps chez Calixte Beyala, cette enseignante et femme d’affaires est aussi auteure. Très jeune déjà, elle écrivait des poèmes et des nouvelles, dont l’une, intitulée La prière du petit maquisard, a été couronnée du prix décerné aux jeunes auteurs par l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), devenue l’Agence internationale de la Francophonie. Son quatrième roman, Les Femmes de Bidibidi, paru chez Emmanuelle Collas, est un hommage à toutes les femmesqui subissent des violences, qu’elles soient dans l’intimité du couple, de la famille ou lors des guerres.

Composé dans le matériau rugueux des violences infligées aux femmes, Les femmes de Bidibidi donnent à lire une fiction pénétrante. La concision traverse le roman de bout en bout, le propos demeure au vif de la problématique, les personnages percutent. À travers le ton de la narration qui colle aux duretés évoquées, l’auteure livre une histoire d’écorchées. Difficile de rester de marbre devant la gravité poétique de ce récit parcouru de meurtrissures !

Difficile de rester de marbre devant la gravité poétique de ce récit parcouru de meurtrissures !

Quels doutes Charline Effah n’a-t-elle pas endurés, quelles hésitations n’a-t-elle pas vaincues pour concilier ainsi projet et résultat ? Le lecteur les imagine à la lecture du roman. Si l’architecture et la manière du roman, Les femmes de Bidibidi, en conservent d’infimes traces, elles témoignent davantage d’une victoire sur un chemin semé d’incommodités. Reconnaissons-le d’emblée : l’écrivaine se risquait à des embardées en empoignant l’histoire des corps violentés des femmes. Le sujet, rebattu, semble n’offrir que des lieux communs.

La parenté thématique entre ce dernier roman et ses précédents atteste son expérience de l’exploitation romanesque des souffrances liées au corps féminin dans une forme originale.

Charline Effah, heureusement, navigue en eaux connues. La parenté thématique entre ce dernier roman et ses précédents atteste son expérience de l’exploitation romanesque des souffrances liées au corps féminin dans une forme originale. N’Être, son premier roman (La Cheminante, 2014), l’y introduisait. Il se nouait autour des corps cachés des femmes. Suivait La danse de Pilar (La Cheminante, 2018), à propos de leurs corps instrumentalisés.

Les diverses façons d’amoindrir les femmes

Parmi les diverses façons d’amoindrir les femmes, l’auteure a choisi, dans ce roman, d’inscrire son récit dans un orbe qui part des violences conjugales aux supplices dont la guerre les accable. Ce court roman les évoque tous : négation du plaisir, coups, enfances escamotées, prédation pédophile, profanations des temps des guerres… Ce que l’auteure suggère à travers Minga, M. Meyer, son père, et Joséphine ; ce qu’elle traduit à travers le camp de Bidibidi et ses rescapés de la guerre civile du Sud-Soudan, c’est la diffusion géographique des violences faites aux femmes. La problématique enlaidit l’humanité entière sans distinction aucune. Nul lieu, pas même un camp de réfugiés n’en est vierge. Religions, classes sociales, métiers ne préservent pas du rôle de bourreau et de victime. Les femmes brisées ne sont pas seulement les victimes des guerres d’Afrique et d’ailleurs, elles gémissent aussi dans des sociétés policées, où règnent le droit et la paix : « Blanches ou noires, observe un personnage, nous sommes toutes des filles d’Eve […] la violence ne se soucie pas de la couleur des femmes. Tout ce qu’elle engendre ce sont des corps en souffrance ».

Les femmes brisées ne sont pas seulement les victimes des guerres d’Afrique et d’ailleurs, elles gémissent aussi dans des sociétés policées, où règnent le droit et la paix 

Recoudre les lambeaux d’une histoire inachevée

« Mon père m’a dit un jour que les femmes avaient des ailes et que ces ailes avaient des plumes faites de la même manière que la résilience. […] Pour faire d’une femme la tienne jusqu’à la fin des temps, ce n’est pas son cœur qu’il faut atteindre. Il faut lui arracher les ailes, briser leurs nervures, extirper leurs racines, les bruler et en jeter les cendres dans un cours d’eau. » C’est ainsi que s’ouvre Les femmes de Bidibidi. Sur une image et une idée qui imprègnent le roman au point d’en constituer la métaphore matricielle. On aurait pu en rester là, la force du propos eût suffi. Mais, il eût fallu que Charline Effah ne fût pas romancière. Comme les autres compagnons de ce genre littéraire, marathoniens de la prose, adeptes du souffle ample, elle a irrigué cette idée des vives eaux de son imagination et de sa sensibilité.

Minga n’a que huit ans lorsque, fatiguée de subir les coups de son mari, sa mère Joséphine Meyer s’enfuit du domicile conjugal. Elle restera longtemps sans nouvelles. Le décès de son père la délivrera de ce silence. Des lettres retrouvées dans les affaires de celui-ci lui révèlent l’histoire post-conjugale de Joséphine, notamment son installation, puis sa disparition en Ouganda, dans le camp de réfugiés de Bidibidi où l’avait menée une carrière dans l’humanitaire. Mais les lettres ne suffisent pas à combler les vides installés par les longues années de séparation ; Minga cède à l’appel de Bidibidi. Là seulement, est-elle convaincue, elle pourra retrouver des bribes de sa mère et recoudre les lambeaux de leur histoire inachevée.

Les ailes des femmes peuvent être brisées, mais à force de courage, de résilience et de combativité, elles repoussent

Quand les femmes déploient leurs ailes résilientes

« Toute mutilation de l’homme est sans retour » disait Camus (Lettres à un ami allemand). Abîmées de corps et d’âme, les femmes de Bidibidi contestent le point de vue du penseur de l’absurde et de la révolte. Les ailes des femmes peuvent être brisées, mais à force de courage, de résilience et de combativité, elles repoussent, lui rétorquent-elles. L’attitude que leur trouve Minga à son arrivée au camp témoigne de cet état d’esprit. Contrairement aux femmes courbées qu’elle pensait trouver, elle tombe sur des femmes dressées sur leur fierté, comme si elles ne dégorgeaient pas la souffrance. « Leur grâce et leur élégance sont troublantes, rendant mes certitudes coupables. Je n’ai jamais rencontré de femmes aussi belles, mais fières, bras tendus, et aux pas aussi légers que résistants – comme si chaque mouvement de leur corps écrasait l’âpreté de leurs conditions de vie

Quel que soit l’endroit où l’on écrase la femme, la reconstruction, si elle demeure possible, procède de l’héroïsme.

Quel que soit l’endroit où l’on écrase la femme, la reconstruction, si elle demeure possible, procède de l’héroïsme. Dépouillées de leur estime, de leur honneur, de leurs enfants, ensevelies sous la peur, harcelées par une mémoire tourmentée, Jane, Veronika et l’énigmatique Rose, se rebellent contre les humiliations et les dominations. Ces femmes évoquent, dans leur histoire et leur psychologie, des variantes de l’oppression masculine et de ses effets dévastateurs. Elles figurent différentes approches de la confrontation avec la misère de leur existence. Les femmes de Bidibidi, Joséphine y compris, n’ont jamais perdu de vue leur droit intrinsèque à un mieux-être. Elles ne trahissent pas leurs rêves, « malgré les obstacles qui se dressent sur leur chemin, malgré leur religion et malgré le destin conjugal auquel on les assigne. C’est comme si elles avaient reçu l’impérative transgression en venant au monde et avec les années ». Chargées de leur bagage de douleur, comme, autrefois, les esclaves des plantations, elles renouent avec leurs aspirations et renoncent à l’enfer.

Les Femmes de Bidibidi
  • Auteur : Charline Effah
  • Éditeur : Emmanuelle Collas Éditions
  • Parution : août 2023
  • Nombre de pages :228 p.
  • Prix : 19,00 euros (broché)
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