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vendredi 23 octobre 2020
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L’historien, philosophe et écrivain congolais, Dominique Ngoïe-Ngalla, a tiré sa révérence

Il s’en est allé rejoindre ses ancêtres, ce 17 octobre 2020, vers 23 heures, alors qu’il se trouvait à Melun en France, où il était hospitalisé. Professeur d’histoire à l’Université Marien Ngouabi (Brazzaville), philosophe et écrivain, Dominique Ngoïe-Ngalla laisse derrière lui une œuvre abondante. Sa disparition est une grande perte pour sa famille et ses amis mais aussi pour la communauté des historiens congolais et africains, dont il faut l’un des membres éminents.

Dominique Ngoïe-Ngalla est né en 1943 à Kimvembé, un bourg du district de Mabombo, dans le département de la Bouenza. L’indépendance du Congo, le 15 août 1960, le trouve au petit séminaire Saint Paul de Mbamou, près de Kinkala (Pool). Il avait alors 17 ans. « C’était un séminaire fermé. Je n’ai donc ni vu ni vécu la fête de l’indépendance car il était interdit de parler politique au séminaire pour éviter les divisions et perturber les petits séminaristes qui venaient de toute l’Afrique. Mais j’ai entendu parler de l’indépendance et de cette journée par des parents et par personnes interposées », confiait-il à makanisi.org en août dernier.

Des études d’histoire

Pour ses études supérieures, il choisit l’histoire. Pourquoi cette discipline ? « C’est toute une histoire ! J’étais en propédeutique, en lettres classiques (latin-grec). J’hésitais entre le latin et le grec et le français. Un de mes professeurs m’a recommandé de m’inscrire en histoire ancienne en France, où, selon lui, je retrouverai le latin et le grec. C’est ainsi que je me suis retrouvé à faire de l’histoire ancienne à Poitiers », confiait-il en août dernier.

Soutenue en 1989 à l’université Paris I-Sorbonne, sa thèse d’État porte sur « Les sociétés et les civilisations de la vallée du Niari dans le complexe ethnique Koongo XVIe-XVIIe siècle : formes et niveau d’intégration ».

Après la licence d’histoire passée à l’Université de Poitiers, il obtient sa thèse de 3è cycle à Bordeaux. Le sujet ? « Les missions des pères du Saint Esprit au Congo de 1880 à 1930 ». Soutenue en 1989 à l’université Paris I-Sorbonne, sa thèse d’État porte sur « Les sociétés et les civilisations de la vallée du Niari dans le complexe ethnique Koongo XVIe-XVIIe siècle : formes et niveau d’intégration ». Un travail de recherche scientifique qui allie la démarche d’historien à celles d’autres disciplines. « Le royaume du Kongo, ouvert sur l’Occident, bénéficie de nombreuses sources écrites, qui portent sur les aspects d’ordre politique et diplomatique et sur les échanges marchands. Mais nullement sur la culture et la civilisation du peuple Kongo. Pour aborder ces questions, il faut faire un travail d’anthropologue, de sociologue et d’ethnologue » précisait-il.

Le retour au pays sera de courte durée. Et dramatique.

Sorti docteur d’État es lettres et sciences humaines de l’Université Paris I, Dominique Ngoïe-Ngalla retourne au Congo. Le retour au pays sera de courte durée. Et dramatique. Lors de la guerre de 1997, il perd une partie de sa famille. Obligé de quitter une Brazzaville en flammes, il se réfugie à Dolisie, chef-lieu du Niari. L’armée angolaise entre dans la ville pour la protéger de milices. La ville est la proie de pillards et de vandales tant angolais que congolais. Dominique s’enfuit. De ces événements douloureux sortira, en 2006, un roman : « Route de nuit ».

25 ans comme professeur à l’université Marien Ngouabi

Après un passage en Côte d’Ivoire, il s’installe en France, où il enseigne à la faculté de philosophie de l’université Jules Vernes d’Amiens (France) pendant trois ans. Puis il regagne le Congo en 2005. Durant ses 25 ans passés, en tant que professeur, à l’université Marien-Ngouabi, il a enseigné dans plusieurs départements : le latin dans celui de Lettres, le grec dans celui de philosophie et l’histoire dans le département d’histoire.

Par sa formation et pour avoir également « étudié l’ethnologie », insistait-il, il s’est davantage tourné vers l’histoire ancienne.

Par sa formation et pour avoir également « étudié l’ethnologie », insistait-il, il s’est davantage tourné vers l’histoire ancienne. De ce fait, comme directeur de thèse, il a eu tendance à inciter ses étudiants, prompts à travailler sur la période contemporaine, en particulier sur les sociétés concessionnaires de l’époque coloniale, à consacrer leurs recherches à l’Afrique ante-coloniale. Notamment aux questions de femmes et de société. L’histoire du Parti congolais du Travail ? « C’est très sensible, il n’y a pas assez de recul. Les acteurs sont encore vivants et sourcilleux. Ils ne veulent pas qu’on en dise du mal, alors qu’un historien ne dit de mal de personne. Pour ne pas avoir de problème et froisser les gens, on évite ce thème », soulignait-il.

De nombreux sujets de recherche

Ngoïe-Ngalla ne manquait pas de sujets de recherche. Il était particulièrement passionné par les questions de migration dans l’espace du bassin du Congo (Congo, Gabon et RDCongo), qui ont fait l’objet d’une publication : « Les Kongo de la vallée du Niari : origines et migrations XIII-XIXème siècles.  Bakamba, Badondo, Bakunyi, Basundi, Babeembe ».

Un autre de ses thèmes favoris fut l’histoire religieuse à l’époque coloniale. Alliant la rigueur de l’historien à l’écriture fluide du romancier, son ouvrage « Au Royaume du Loango, les athlètes de Dieu » nous entraîne dans l’évangélisation du royaume vili du XIXe siècle, par les frères de la Congrégation du Saint-Esprit. Passionnant.

La nature de l’État en Afrique fut un de ses thèmes d’étude et d’interrogation. Dans « Le retour des ethnies. Quel état pour l’Afrique », Ngoie-Ngalla analyse les circonstances du réveil identitaire, au début du XXe siècle, dans certains groupes ethniques en Afrique contemporaine, en prenant l’exemple du Congo-Brazzaville. Il y aborde entre autres la question de la traite des Noirs et de ses relais locaux, un passé douloureux dans lequel les violences plongeraient en partie leurs racines, selon lui. Un sujet sensible sur lequel il invite ses pairs à faire des recherches plus poussées.

« Oublié dans les États bancals de l’Afrique indépendante, ce fond d’humanité universelle doit être réactivé afin qu’il serve de terreau où la végétation d’une nouvelle Afrique plongera ses racines ».

Pour en finir avec ce réveil identitaire qui s’accompagne souvent de violence, il préconise de revivifier le « fond tout à fait admirable d’humanité » qui brillait dans les institutions traditionnelles. « Oublié dans les États bancals de l’Afrique indépendante, ce fond d’humanité universelle doit être réactivé afin qu’il serve de terreau où la végétation d’une nouvelle Afrique plongera ses racines », martelait-il. Approchant ces questions avec le regard de l’historien, mais aussi du philosophe et du citoyen, il invite les responsables africains à bâtir un État citoyen commun et à donner à leurs ressortissants une « éducation civique qui ne soit pas en rupture avec l’éducation donnée dans les sociétés de base mais qui complète plutôt et achève celle-ci ».

Romancier et poète

Cet historien, qui aima sa patrie « avec piété », se définissait comme un « bantou d’Afrique centrale ». Profondément humaniste, il s’élevait contre toutes formes de discrimination et d’exclusion, qu’elles viennent du Nord comme du Sud. Il fut l’un des premiers intellectuels à fustiger les préjugés et les stéréotypes dont furent et restent victimes les peuples autochtones de son pays. En témoigne son livre « Lettre d’un pygmée à un Bantou ».

Ngoïe-Ngalla était aussi romancier et poète. Si, à l’étranger, on le connaît surtout comme historien, en revanche, au Congo, son œuvre littéraire et poétique est bien connue des lycéens. Ainsi, son poème « Prière pour être enterré à Mandou » revient souvent aux examens d’État, notamment au Baccalauréat.  

Que lui souhaiter de mieux sinon ce retour à Mandou.

Prière pour être enterré à Mandou
Lorsque la nuit sera descendue
Sur ma paupière close à jamais
Et que ma carcasse humiliée
Demandera à retourner à ses origines,
Permets ô Dieu
Que je prenne mon repos parmi les ruines
De Mandou déserté par ses fils oublieux.
L’ouragan des passions ou l’effroi de la mort
Les dispersa par toute la terre
Où le soir, lorsque le cœur s’alourdit,
Ils se souviennent en pleurant.

Là couché sous un humble tumulus,
Comme tant d’autres fauchés,
Jeunes et vieux avant la funeste diaspora
J’attendrai l’heure du jugement.
Sur ce tertre sans gloire il n’y aura rien
Que de pauvres fleurs des champs
Et l’humble croix latine.
Et le passant avisant ce modeste mausolée
Lira avec un pleur au coin de son œil rougi :
Ici repose Dominique NGOIE-NGALLA
Un rien mandouan qui ne fit rien pour sa patrie
Si ce n’est qu’il l’aima avec piété,
La paix sur lui et qu’il dorme tranquille.

Dominique Ngoïe-Ngalla

Quelques ouvrages de Dominique Ngoie-Ngalla

  • Au Royaume du Loango, les athlètes de Dieu, Editions Publibook, 2010. Route de nuit, roman, Ed. Publibook.
  • Le retour des ethnies. Quel état pour l’Afrique. Ed. Bajag-Méri, 2003.
  • Combats pour une renaissance de l’Afrique nègre, Parole de Vivant, Ed. Espaces Culturels, Paris, 2002.
  • Le retour des ethnies. La violence identitaire, Abidjan, Imp. Multiprint, 1999.
  • L’ombre de la nuit et Lettre à ma grand-mère. ATIMCO Combourg, 1994 (nouvelles).
  • Lettre d’un pygmée à un bantu, IPN, 1988, Ed. Bajag-Méri, 2003.
  • La geste de Ngoma, Mbima, 1982.
  • Les Kongo de la vallée du Niari : origines et migrations XIII-XIXe s.  Bakamba, Badondo, Bakunyi, Basundi, Babeembe, Presses universitaires de Brazzaville, 1981, 163 p.
  • Lettre à un étudiant africain, Mbonda, 1980.
  • Nouveaux poèmes rustiques, Saint-Paul, 1979.
  • Nocturne, poésie, Saint-Paul, 1977.
  • Les mandouanes, poésie, Saint-Paul, 1976.
  • L’enfance de Mpassi, récit, Atimco, 1972.
  • Poèmes rustiques, Atimco, 1971.
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