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jeudi 30 juin 2022
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Maladies mentales : un tabou persistant dans les communautés africaines

Médecin-psychiatre en Belgique où il a fait ses études médicales, le docteur Imbamba Onkos Gode* exerce au Centre Africain de Promotion Santé (CAPS) sis à Ixelles, ainsi qu’au Centre de santé mentale d’Ixelles et au Centre hospitalier régional du Val de Sambre. En RD Congo, son pays d’origine, où il a créé le CAPS-Site RDC, il apporte son soutien à l’Association des anciens et amis de la faculté de médecine de Kinshasa (AFMED-Unikin) dont il est membre.

Le docteur Imbamba Onkos Gode s’est confié à Makanisi sur les causes des souffrances mentales dans la communauté africaine et l’approche thérapeutique en Belgique et en RDC.

Propos recueillis à Kinshasa par Muriel Devey Malu-Malu

Makanisi : Qu’est-ce qui vous a amené à la psychiatrie ?

Dr Imbamba Onkos Gode : J’ai ouvert le CAPS quand j’étais médecin généraliste. J’ai constaté alors que, la plupart du temps, les patients africains qui me consultaient, avaient du mal à expliquer leur souffrance. Les mots français qu’ils utilisaient ne correspondaient pas exactement à leur ressenti, car ils pensaient dans leur langue maternelle. Ce qui pouvait amener à de mauvaises interprétations et de mauvais diagnostics et donc à un traitement inapproprié.

Les patients africains qui me consultaient, avaient du mal à expliquer leur souffrance. Les mots français qu’ils utilisaient ne correspondaient pas exactement à leur ressenti, car ils pensaient dans leur langue maternelle

Cette difficulté d’interprétation des maladies se vérifiait également dans les comportements. Pour exemple, sous le coup d’une colère devant une décision de services sociaux ou de justice considérée comme injuste ou parce qu’ils ont des difficultés à se faire comprendre, certains réfugiés, qui avaient vécu des situations difficiles et souffraient du syndrome post-traumatique, pouvaient menacer de se tuer. Dans un tel cas, un médecin belge craignant que la personne passe à l’acte, lui donne un calmant. J’ai en mémoire le cas d’une réfugiée congolaise, qui avait décidé de se rendre en Suisse pour retrouver sa famille, alors qu’elle n’avait pas le droit de voyager en raison de son statut. Suite à un contrôle de police, craignant d’être séparée de ses enfants, elle a menacé de se tuer et de tuer ses enfants. Elle souffrait d’un syndrome post-traumatique.

Makanisi : Que traduit cette menace de tuer ou de se tuer ?

Elle traduit un mal-être et le sentiment de ne pas être compris. C’est un appel au secours. Les incompréhensions culturelles sont des deux côtés. La barrière psycho-linguistique et la nécessité de prendre en compte l’environnement social et familial du patient pour arriver à comprendre l’origine d’une souffrance mentale m’ont amené à étudier la psychiatrie.  

Makanisi : Quand avez-vous pris conscience que des maladies somatiques cachaient une souffrance mentale ?

Des affections somatiques comme les maux de tête, de dos, de ventre, des crampes, des douleurs musculaires ou des troubles du sommeil, peuvent traduire des souffrances psychiques. J’ai constaté cela quand les médicaments donnés à mes patients africains pour traiter leur plainte somatique n’avaient pas les résultats escomptés. Même les examens complémentaires, ordonnés par les médecins traitants, ne révélaient rien de particulier. La récurrence de leur souffrance m’a conduit à m’interroger sur leur environnement et les problèmes qui pouvaient avoir. Habitaient-ils seuls ? Où était leur famille ? Avaient-ils des problèmes familiaux et relationnels, des deuils, de travail, d’argent, de logement ? Autant de questions que je me suis posées et que je leur ai posées.

Ils sont multiples. Le stress, la génétique, l’environnement, les infections, l’alimentation, etc. contribuent aux troubles mentaux.

Makanisi : Quels sont les principaux facteurs des souffrances psychiques ?

Ils sont multiples. Le stress, la génétique, l’environnement, les infections, l’alimentation, etc. contribuent aux troubles mentaux. Un étranger, réfugié ou étudiant, peut vivre successivement plusieurs situations stressantes et traumatisantes : le voyage et l’arrivée dans le pays d’accueil, qui peuvent s’accompagner de violences administratives, la séparation d’avec la famille, la perte des repères familiaux et culturels, l’adaptation au nouveau milieu de vie et la solitude. Ce n’est pas facile pour un étranger de s’adapter et de trouver rapidement ses repères, l’environnement social dans lequel il se trouve étant très différent de celui de son pays d’origine. Il peut se sentir isolé et incompris. Le fait d’être séparé de la famille est particulièrement difficile. Ce que ces patients vivaient me rappelaient ma propre situation quand je suis arrivé, étudiant, en Belgique.

Makanisi : La séparation est donc un facteur important de souffrance… 

Quand j’étais médecin généraliste, j’ai constaté que 60 % des malades qui se plaignaient de problèmes somatiques étaient des migrants récents. Ils souffraient notamment d’être séparés de leur famille.  Même pour ceux qui vivent à l’étranger depuis plusieurs années, la séparation reste un facteur de souffrance. Mes patients me disaient qu’ils rêvaient souvent à la famille restée en Afrique et parlaient de la douleur de la séparation.

60 % des malades qui se plaignaient de problèmes somatiques étaient des migrants récents. Ils souffraient notamment d’être séparés de leur famille.  Même pour ceux qui vivent à l’étranger depuis plusieurs années, la séparation reste un facteur de souffrance.

Makanisi : Quelles sont les souffrances mentales les plus fréquentes ?

Une diversité de souffrances mentales s’exprime à travers des maladies somatiques. Les troubles de l’humeur tels que les dépressions et les états d’anxiété,  ainsi que les névroses, dont les phobies, sont les plus fréquentes. Les psychoses sont plus rares. Il arrive qu’à partir d’une maladie somatique, une personne qui se sent seule, développe une dépression et bascule dans des états délirants voire des souffrances plus profondes. Les addictions à l’alcool, à la cigarette ou à la drogue, qui sont des états de refuge pour tenter de trouver un peu de bien-être, peuvent s’ajouter à des troubles de l’humeur et à des névroses. Ce n’est pas facile de faire un diagnostic. En psychiatrie, on prend le temps d’examiner et d’observer l’évolution des symptômes avant d’affirmer une maladie ou non.

Makanisi : Qu’est-ce qui fait la différence entre celui qui bascule dans une pathologie et celui qui arrive à s’intégrer ?

Ce qui fait la différence, c’est le système relationnel qui entoure la personne qui souffre psychiquement. Ce système comprend trois types de réseaux : le réseau familial, la communauté d’appartenance (travail ou militantisme politique) et des cercles religieux ou à caractère philosophique. Ces structures peuvent contenir une souffrance mentale légère. Pour un étranger, la structure familiale telle qu’elle existe en Afrique ne fonctionne plus de la même manière. Seul le cercle religieux ou philosophique peut lui offrir un cadre de substitution à la famille. D’où le succès de certaines églises pentecôtistes, mais qui peuvent aussi aggraver la maladie. Partout, le pourcentage de maladies mentales par rapport à la population totale est à peu près le même, mais les maladies mentales ont tendance à s’aggraver chez les migrants.

Makanisi : La psychothérapie ne fait guère partie des représentations culturelles de la communauté africaine. Comment vos patients arrivent-ils à franchir la porte du psychothérapeute-psychiatre ?

Il y a dix ans, il était très difficile pour un Africain de consulter un psychologue ou un psychiatre. Même encore aujourd’hui. D’ailleurs, les malades passent par plusieurs spécialistes. Ils vont d’abord consulter leur médecin traitant, qui les envoie chez un spécialiste comme un neurologue. Leur problème n’étant pas résolu, le médecin généraliste les dirige alors vers un somaticien, qui les adresse à un psychiatre. Ce sont plutôt des intellectuels qui font la démarche de consulter un thérapeute. On leur explique ce qu’est la souffrance mentale et on leur apprend à nommer la leur.

Il y a dix ans, il était très difficile pour un Africain de consulter un psychologue ou un psychiatre. Même encore aujourd’hui.

Makanisi : Qui arrive à convaincre le malade d’aller consulter un psychothérapeute ?

Ce sont généralement les femmes, les mamans, les mères, qui nous appellent pour leur enfant, leur mari ou leur frère, lorsque le dialogue est bloqué dans la famille ou que le couple s’évite. On considère que la femme a tendance à exprimer ses problèmes plus facilement qu’un homme qui, lui, se croit fort et solide mentalement.

Les femmes viennent consulter un généraliste pour un problème d’insomnie ou d’hypertension, qui survient suite à une séparation d’avec leur partenaire, de problèmes relationnels ou lorsqu’un enfant se drogue.

Makanisi : À quel moment commence le travail thérapeutique ?

Le travail psychothérapeutique de soutien débute quand les patients reconnaissent leur souffrance et peuvent trouver, par la parole, un sens à ce qui leur arrive. La parole est libératrice. Elle permet d’évacuer le stress et diminue la douleur psychique.

Un traitement médicamenteux peut venir en complément de la parole quand la souffrance est extrême. Tout traitement psychiatrique s’accompagne aujourd’hui d’une psychothérapie ou d’une psycho-éducation pour rendre le traitement plus efficace. 

Le travail psychothérapeutique de soutien débute quand les patients reconnaissent leur souffrance et peuvent trouver, par la parole, un sens à ce qui leur arrive.

Makanisi : Vous conseillez des médecins en RDC. Quels sont les facteurs qui favorisent les maladies mentales dans ce pays  ?

Les facteurs bio-psycho-sociaux sont les mêmes en RDC que partout ailleurs. Il y a les soucis quotidiens, les problèmes de famille, les mauvaises conditions de vie, les chocs comme un décès ou une séparation, sans oublier les facteurs génétiques. La guerre est un facteur non négligeable de stress qui favorise aussi les troubles psychiques.

Makanisi : Comment les maladies mentales y sont-elles traitées ?

D’une manière générale, les malades mentaux ne sont pas diagnostiqués et traités de manière adéquate en raison d’une carence en personnel de santé formé à ces maladies et en psychologues cliniciens. Le malade et leur famille sont souvent dans le déni.

D’une manière générale, les malades mentaux ne sont pas diagnostiqués et traités de manière adéquate en raison d’une carence en personnel de santé formé à ces maladies et en psychologues cliniciens.

En RDC, une partie de la population pense que les malades mentaux et ceux qu’on qualifie d’enfants sorciers sont envoutés par des membres de leurs famille ou des sorciers. Car « perdre la tête » est considéré comme un phénomène paranormal, provoqué par la sorcellerie.

Makanisi : Qui diagnostique ce prétendu ensorcellement ?

Ce sont les pasteurs auto-proclamés, sans formation théologique sérieuse, qui ont ouvert des églises de réveil un peu partout en RDC et en Europe. Pour eux, tout ce qui ne va pas – la pauvreté, le chômage, les problèmes de famille, la maladie, etc.- est d’ordre satanique car le malheur vient généralement de Satan.

Les pasteurs autoproclamés, qui ont des dons d’écoute et de manipulation, diagnostiquent l’ensorcellement puis pratiquent des exorcismes pour délivrer le patient du « mal ».

Quand le sida sévissait, mais aussi pendant la pandémie de Covid-19, des malades refusaient d’aller voir un médecin. Ils préféraient aller dans ces églises. Bien que ces pasteurs auto-proclamés ne collaborent pas avec les médecins conventionnels, certains d’entre eux m’appelaient quand des fidèles, qui « n’avaient plus leur tête », selon leur expression, faisaient preuve de beaucoup d’agressivité.

Les pasteurs autoproclamés, qui ont des dons d’écoute et de manipulation, diagnostiquent l’ensorcellement puis pratiquent des exorcismes pour délivrer le patient du « mal ».

Makanisi : Amener les personnes atteintes de troubles psychiques à consulter un psychologue ou un psychothérapeute est donc difficile

En raison de l’image qu’ont généralement les Congolais des maladies mentales et du manque de personnel de santé formé à ces maladies, la place a été occupée par ces pasteurs auto-proclamés, qui se sont transformés en pseudo médecins, psychologues, assistants sociaux voire juristes. Ce phénomène n’encourage donc pas la population à aller consulter des spécialistes, d’autant que le prix de la consultation est trop élevé pour la majorité des revenus.

Makanisi : Que faire pour changer les choses ?

Il existe des tradipraticiens et des guérisseurs-phytothérapeutes avec lesquels le corps médical peut collaborer. Les universités doivent travailler avec ces praticiens, les intégrer dans les études et la recherche pour étudier l’efficacité de leurs produits.

Il faut déstigmatiser les maladies mentales et amener la population à les considérer au même titre que toute autre maladie et non comme relevant d’un mauvais sort jeté.

Il est également très important de sensibiliser la population sur les questions de santé mentale par des campagnes d’information et via des medias. Il faut déstigmatiser les maladies mentales et amener la population à les considérer au même titre que toute autre maladie et non comme relevant d’un mauvais sort jeté. Les Congolais doivent comprendre que l’on peut guérir la maladie mentale, tout en prenant des précautions pour qu’il n’y ait pas de rechute. Cela est possible.

*Le docteur Godé Imbamba Onkos

Né en août 1960 en RDC, Godé Imbamba Onkos débute ses études de médecine générale à l’Université de Kinshasa (Unikin) qu’il poursuit à l’Université libre de Bruxelles en Belgique. Puis il se spécialise en médecine psychiatrique.

En 1991, il commence sa carrière de médecin généraliste au grade légal, dans un cabinet privé belge. En 1996, il ouvre le Centre Africain de Promotion Santé (CAPS) dans le quartier Matonge d’Ixelles, avec un collègue médecin généraliste, le docteur Pascal Mwalaba Longi, tout en exerçant au Centre pour réfugiés à Bruxelles et au Centre de santé mentale d’Ixelles.

Actuellement, il intervient comme médecin-psychiatre au CAPS, au Centre de santé mentale d’Ixelles et au Centre hospitalier régional du Val de Sambre dans la province de Namur.

Parallèlement à ses activités de médecin psychiatre en Belgique, le docteur Godé Imbamba Onkos a créé, en RDC, le CAPS-Site RDC. Il est membre de l’Association des anciens et amis de la faculté de médecine de Kinshasa (AFMED-Unikin) à laquelle il apporte son soutien régulier par des formations continues et des dons de petit matériel médical.

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