Edwige-Laure Mombouli, la force d’une double culture

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Edwige Mombouli (bandeau rouge dans les cheveux) fête, avec les étudiants, la fin du programme Pop'Skills-Finance, place Vendôme. juin 2021.

Originaire du Congo-Brazzaville, Edwige-Laure Mombouli vit en France depuis l’âge de 4 ans. Évoluant dans un environnement cosmopolite depuis l’enfance, portée par des valeurs fortes d’indépendance d’esprit, de rigueur et de tolérance,  elle a fait des études de diplomatie et de géopolitique. De l’univers du show business, dont elle a toujours su se garder des dérives, elle est passée à celui de la communication, qui lui a permis, entre autres, de découvrir son pays natal. Aujourd’hui c’est à la formation de jeunes de quartiers défavorisés qu’elle consacre son temps, pour les encourager à se définir comme des citoyens comme les autres, notamment devant l’emploi. La double culture qui l’a forgée, la conduit aujourd’hui à se positionner comme passerelle entre la France et le Congo, pour le meilleur des deux. Retour sur un parcours emblématique et atypique.

Adolescente, elle avait deux hobbies : écouter de la musique, seule, dans sa chambre, où elle avait accroché des photos d’Yves Saint Laurent, de parfums et de défilés de mode. Et arpenter à pied la rue de Rivoli, depuis Bastille jusqu’à la Concorde, puis rejoindre le Trocadéro. « Paris symbolisait pour moi le beau, l’élégance à la française. Paris était mon énergie. Il m’appartenait. Il me nourrissait, m’ouvrait tous les possibles, rendait le rêve réalisable… En marchant dans Paris et en écoutant, dans ma chambre, mes chanteurs préférés, comme Sade, Michael Jackson,  Madonna, Bob Marley ou Serge Gainsbourg, je construisais, dans ma tête, les scenarii de mon futur… ». Pas de limite aux rêves de l’adolescente, qui en fera, adulte,  des réalités.

Née au Congo-Brazzaville, Edwige-Laure Mombouli arrive à Paris, en 1974, à l’âge de 4 ans. La famille Mombouli comptait alors quatre personnes : son frère aîné, sa mère, institutrice, et son père, haut-fonctionnaire, directeur de cabinet du Premier ministre congolais, envoyé en formation à Paris.

 » Paris était mon énergie. Il m’appartenait. Il me nourrissait, m’ouvrait tous les possibles, rendait le rêve réalisable… »

Du Congo elle n’a pas de souvenirs. Néanmoins,  c’est à la maternelle du Raincy, qu’Edwige-Laure connaît son premier sentiment d’isolement et de déracinement : « Les gens ne nous ressemblaient pas. À la récréation, mon frère et moi étions accrochés l’un à l’autre. », confie-t-elle.

Bonne élève et leader

À l’école primaire Eugène Poitiers de Montfermeil, tout change.  « J’ai un bon souvenir de mes maîtresses. Elles avaient le sens de l’éducation et de l’accueil des enfants. Elles étaient rigoureuses et pédagogues et entretenaient de bonnes relations avec nos parents, mon père notamment. À l’école, je me suis sentie comme un poisson dans l’eau ».

C’était une bonne élève. Il est vrai que, chez les Mombouli, on ne badinait pas avec les études. « À la maison nos parents prenaient le relais de l’école. Ils surveillaient nos devoirs et nous faisaient réviser les leçons. Enfants, on était encerclés par le corps enseignant et les parents », dit-elle en riant.

La bonne élève révélera très vite son côté leader.  Son sens du contact et des relations publiques en faisait déjà une « meneuse », mais toujours prête à défendre les plus fragiles. Plus tard, bien que venant en deuxième position, elle a spontanément pris les rênes de la fratrie qui compte 5 frères et sœurs.

Un melting pot

Lorsqu’elle entre au collège à Clichy-sous-Bois en Seine Saint-Denis, Edwige, plus mûre, du fait de son âge, prend conscience de l’environnement dans lequel elle vit. Dans son immeuble vivaient des réfugiés politiques, de diverses nationalités, qui vendaient, le dimanche matin, le journal L’Humanité. « Nous baignions dans une atmosphère où dominaient les valeurs de respect mutuel, de solidarité, de citoyenneté et d’adhésion aux institutions républicaines. Entre Clichy et Montfermeil, plus de 80 nationalités, venant d’Afrique, d’Asie,  d’Europe, etc., partageaient ces valeurs. Il y avait une chaleur dans le quartier. Les parents étaient très présents avec leurs enfants. On s’y sentait bien. Quand on venait de l’extérieur, on était content de rentrer chez nous ».

« Nous venions d’Afrique subsaharienne, avec nos valeurs de classe moyenne. Nous avions, certes, atterri dans une cité de banlieue, une cité dortoir comme on disait à l’époque, mais mes parents ne se sont jamais perçus comme des immigrés ».

À cette époque, elle est confrontée au terme d’immigré, qui ne s’appliquait toutefois pas à sa famille. « Nous venions d’Afrique subsaharienne, avec nos valeurs de classe moyenne. Nous avions, certes, atterri dans une cité de banlieue, une cité dortoir comme on disait à l’époque, mais mes parents ne se sont jamais perçus comme des immigrés », martèle-t-elle. Un point positif qui a permis à la jeune fille de ne pas s’enfermer dans une catégorie sociale, celle d’ « immigrés », et dans un espace circonscrit, celui de la « banlieue ». Deux facteurs qui contribuent, hélas, à limiter les ambitions de bien des jeunes issus de l’immigration. Une volonté de la société française ?

Le Raincy, les rêves réalisables

Forte de ce sentiment d’ouverture et de liberté, hérité de ses parents, Edwige pourra, facilement, déployer les ailes de ses premiers rêves lorsqu’elle entrera au lycée Albert Schweitzer au Raincy. « Le Raincy est le Neuilly sur Seine du 93. Quand j’ai pénétré dans la cour du lycée, les jeunes étaient assis par terre. Ils étaient tous beaux à mes yeux. Je me suis sentie plouc. Le lendemain, j’ai acheté de nouvelles fringues, je me suis coiffée avec un chignon. J’ai changé complètement de look ».

À Clichy-sous-Bois, Edwige rêvait d’aller au centre de Paris. Au Raincy, le rêve devenait réalité. « J’ai vu ce que j’aimais et j’ai aimé ce que j’ai vu. Je n’avais plus à me cacher, je n’avais plus peur qu’on me critique. J’étais appréciée de tout le monde, professeurs, proviseur, copines de lycée…  Le Raincy était un espace de liberté, je m’y autorisais mes rêves. Par mon éducation, je n’avais pas de problèmes d’intégration. On nous avait appris à être digne, à être fier de nous et le sens de l’amour propre. Quel que soit le milieu dans lequel on était, on trouvait notre place ».

Se sentir comme un poisson dans l’eau dans la société française ne signifiait pas, pour autant, renier ses origines.

Culture familiale et congolaise

Se sentir comme un poisson dans l’eau dans la société française ne signifiait pas, pour autant, renier ses origines. De toute façon, les valeurs familiales congolaises s’imposaient au quotidien. « On a été éduqués à la congolaise, c’est-à-dire avec le sens de la famille, les repas pris en commun, une distance entre parents et enfants, une manière de s’adresser aux adultes ou de se comporter à l’école ». Ainsi, pas de télévision, sauf le mardi et le vendredi soir, et un peu pendant les vacances, et l’obligation de lire, de bien travailler à l’école, d’aller à la bibliothèque, de pratiquer un sport, le handball notamment.

La culture congolaise, proprement dite, parvenait aux enfants Mombouli, par la musique et la cuisine. Le repas était un moment très important. « On était tous assis autour de la table ovale, on nous demandait ce que l’on avait fait dans la journée. Dans la cuisine, il y avait beaucoup de casseroles avec des sauces. On mangeait des plats congolais mais aussi français. Les adultes buvaient du vin de temps en temps et, parfois, du martini ».

Edwige se souvient aussi de la bibliothèque de son père pleine de disques, de 33 tours. « Franco, Zaïko, Rochereau… Mon père achetait tous les disques des musiciens congolais en vogue à l’époque. C’était une manière pour lui de se relier au pays. Il écoutait de la musique tous les samedis après-midi », se souvient-elle. La musique et la danse restaient toutefois une affaire d’adultes. « Quand mes parents organisaient des fêtes, le samedi soir à la maison, les enfants restaient dans leur chambre. On n’écoutait que la musique. On ne se mélangeait pas aux adultes ». 

Études, un attrait pour la diplomatie

En terminale, Edwige choisit la filière Sciences Éco, car « on y étudiait un peu de tout : des maths, de l’économie, du français, des langues étrangères… Je ne voulais pas choisir ». Après le lycée, elle fait un BTS d’assistante trilingue. Puis obtient un Diplôme européen supérieur en gestion administrative, dans le cadre du programme Erasmus.

Un séjour aux États-Unis lui fait réaliser que la diplomatie et les relations internationales l’intéressent.

Edwige, qui a toujours fait de l’intérim pendant les vacances pour gagner un peu d’argent, se lance dans le monde du travail. Intérimaire à France Télécom, qui avait fusionné avec une société américaine, elle obtient un CDD de responsable administrative. Elle est chargée de s’occuper de 15 ingénieurs américains. Un séjour aux États-Unis lui fait réaliser que la diplomatie et les relations internationales la passionnent. Elle décide donc de poursuivre ses études au Centre d’études internationales (CEI) de l’Unesco, où elle obtient un Diplôme de troisième cycle en relations internationales en 1993. Elle rejoint ensuite le Centre d’études diplomatiques et stratégiques (CEDS) à Paris, où elle est la plus jeune des 60 auditeurs. Dans ce cadre, elle va à New-York, où elle assiste à une réunion du Conseil de sécurité, au moment de la guerre de Yougoslavie, puis en Chine en voyages d’études. « C’était un moment magique ».

NRJ de 1995 à 2012

Tandis qu’elle fait de l’intérim en se demandant quelle voie elle va choisir sur le plan professionnel, la vie va décider pour elle. Contactée, en 1995, par la direction de la radio NRJ qui cherchait une collaboratrice trilingue, elle accepte la proposition. Sur le trajet qui la conduit à la radio, elle a le sentiment de se rendre chez elle.

Elle devait passer deux ans à la radio, elle y restera seize ans. Pour Edwige, les patrons de NRJ l’on poussée vers l’excellence. Ils l’ont révélée.

Elle devait passer deux ans à la radio, elle y restera seize ans. Pour Edwige, les patrons de NRJ l’on poussée vers l’excellence. Ils l’ont révélée. « Ne faites pas du médiocre ! », avaient-ils exigé. Pour ce faire, elle a travaillé avec rigueur et sérieux. Elle a créé un département de relations publiques qui marchait très bien : « C’était l’époque des grands concerts de Madonna, de Michael Jackson… J’étais dans le show business, un milieu particulier, mais j’avais toujours ma bible avec moi. Quand j’étais stressée, je lisais des psaumes. Je n’étais pas perdue, j’avais ma colonne vertébrale » se souvient-elle.

Elle découvrira le Congo, son pays natal, « qui ne lui disait rien », grâce à Henri Lopes, alors ambassadeur plénipotentiaire de la république du Congo à Paris.

La découverte du Congo

Elle découvrira le Congo, son pays natal, « qui ne lui disait rien », grâce à Henri Lopes, alors ambassadeur plénipotentiaire de la République du Congo à Paris. Ensemble, ils créent le RICE (Réseau international des Congolais de l’Étranger) et Henri Lopes l’emmène au Congo. Elle y fonde l’agence de communication Wecare GCM avec sa soeur Ines. Son objet ? Développer des stratégies de communication et de relations diplomatiques pour des organisations internationales (UNESCO, Banque Mondiale), des institutions et des sociétés privées, organiser des événements tels que le Forum des affaires vertes et le Challenge entrepreneurial du Bassin du Congo, en collaboration avec des partenaires africains et internationaux et représenter des intérêts des partenaires africains auprès d’instances diplomatiques et gouvernementales. Edwige travaillera, entre autres, avec la Société nationale des pétroles du Congo, les Grands travaux et l’ambassade de France au Congo. Elle présidera Africa France pour une Croissance Partagée.

Lire aussi : Henri Lopes,  écrivain, homme politique et diplomate : un an déjà. https://www.makanisi.org/henri-lopes-ecrivain-homme-politique-et-diplomate-un-an-deja/

C’est par ce biais qu’Edwige apprend à connaître son pays d’origine, loin des idées reçues. À sa grande surprise, elle y découvre qu’elle est à la fois française et congolaise et que cela n’était pas incompatible. « Je ne me suis pas tropicalisée, je me suis adaptée. Quand on a une double origine, on ne peut pas en renier une. On ne peut pas choisir et il n’y a pas à choisir. Au contraire, je suis le liant entre les deux ».

À sa grande surprise, elle y découvre qu’elle est à la fois française et congolaise et que cela n’était pas incompatible.

Elle découvre aussi la scène artistique congolaise, notamment les peintres. Et la douceur des dimanches sur la corniche, qui borde le fleuve Congo, où venaient se détendre les familles et les jeunes. « C’était passionnant de constater cela ».

Les jeunes des « quartiers »

Retour en France, en 2018, à la demande de NRJ qui fêtait les 20 ans des NRJ Music Awards qu’elle avait contribué à mettre en place. En 2019, Edwige rejoint l’association Vox populi que son frère Armel a créée pour faire du soutien scolaire dans des quartiers populaires de la région île de France. « Après l’attentat de Charlie Hebdo, de nombreux jeunes étaient partis en Syrie. Il fallait redynamiser l’association et revenir vers les jeunes avec de nouveaux projets. Mon frère m’a demandé de lui donner un coup de main temporairement. Puis, au fil des mois, j’en suis devenue directrice adjointe ».

Légitimité

Ensemble, ils développent des programmes sociaux destinés à des jeunes en recherche d’emploi et à des adultes en reconversion, issus de quartiers défavorisés, dits quartiers prioritaires de la politique de la Ville (QPV). Le but de ces programmes ? Aider la jeunesse à se dépasser, à sortir du « syndrome d’imposteur ». « Quand les jeunes des banlieues visent « haut », cela pose problème car ils sortent du cadre. Ces jeunes sont parfois gérés comme les descendants des colonies. Ce sont toujours des Français de seconde zone », signale Edwige.

« Quand les jeunes des banlieues visent « haut », cela pose problème car ils sortent du cadre. Ces jeunes sont parfois gérés comme les descendants des colonies. Ce sont toujours des Français de seconde zone »

Du fait de l’origine de ses membres, Vox populi se définit comme facilitateur. « On connait les codes des quartiers défavorisés et on n’a pas honte d’avoir vécu là. Par notre parcours et venant de ces quartiers, on se sent légitimes. On sait qu’il y a des problèmes du vivre ensemble et que le communautarisme se développe. On a donc mis en place des programmes, ceux qu’on aurait voulu avoir quand on était jeune, pour donner les codes de l’emploi et du leadership et renforcer l’employabilité de la jeunesse issue de ces quartiers. Pour moi, les QPV sont « mon village ». Pour d’autres, leur village serait en Normandie ».

Lire aussi : Congo. Ils entreprennent… Carmen Moukouri, directrice d’Eyano Services. https://www.makanisi.org/congo-ils-entreprennent-carmen-moukouri-directrice-deyano-services-3-3/

Développer l’empowerment

Ses liens permettent à l’association de créer des passerelles entre les entreprises et les jeunes de ces quartiers défavorisés, de mettre en place des forums de l’emploi et d’organiser des formations de renforcement des capacités. « Notre action peut être résumée par le terme anglais « empower » qui signifie donner le pouvoir de, donner la capacité de (faire quelque chose), la possibilité d’avancer. On veut aider en responsabilisant », précise Edwige.

« Notre action peut être résumée par le terme anglais « empower » qui signifie donner le pouvoir de, donner la capacité de (faire quelque chose), la possibilité d’avancer. On veut aider en responsabilisant »

Pas de programmes au rabais donc « Ce n’est pas parce qu’on fait du social qu’on ne peut pas faire quelque chose de grand et de beau. Je veux faire rêver les gens que j’accompagne, je veux leur donner de la qualité. Je n’idéalise pas le social. On mène notre association comme une start-up. Ce qui nous anime, c’est d’avoir un impact positif ».

Pour Edwige, les jeunes des quartiers populaires au Congo sont dans la même situation que ceux des quartiers défavorisés en France. Mais ils n’ont pas autant de moyens et d’accompagnement que ces derniers. Toutefois, les contraintes, plus grandes, les poussent à être plus créatifs, ingénieux et innovants. Ils n’ont pas le choix.

Par son histoire personnelle, Edwige a deux ancrages: la France et l’Afrique. Difficile donc de choisir. D’où une idée qui prend racine en elle : être une passerelle entre l’Afrique et la France.


Une passerelle entre la France et l’Afrique

Par son histoire personnelle, Edwige a deux ancrages: la France et l’Afrique, en particulier le Congo. Difficile donc de choisir. D’où une idée qui prend racine en elle : être une passerelle entre l’Afrique et la France. « Nous sommes les enfants des deux côtés. Avec la mondialisation et compte-tenu des relations actuelles entre la France et l’Afrique, ce sont des gens comme nous qui peuvent établir un pont. Il faut lever les préjugés de part et d’autre, fluidifier les rapports, pour mieux avancer ensemble, dans l’intérêt des deux parties ». Ce n’est pas évident, mais c’est ce qui l’intéresse. « Tout en étant différents, les peuples partagent en commun des valeurs, ils font partie de la même humanité. Il ne faut pas être naïf. On parle de climat, d’animaux, mais l’écologie, c’est aussi et d’abord des relations humaines », conclut-elle.

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