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samedi 5 décembre 2020
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« Par le Manifeste de Brazzaville, de Gaulle s’attribua une souveraineté territoriale »

L’Afrique Équatoriale Française et le Cameroun sous mandat français ont été en 1940 la première partie de l’empire colonial français à se lancer dans la résistance. Leur ralliement à l’Appel du général de Gaulle a permis à ce dernier de s’appuyer sur cette région pour établir sa base à Brazzaville, alors capitale de l’AEF, et y installer son gouvernement.

Abraham Ndinga Mbo

L’historien congolais, Abraham Constant Ndinga Mbo, nous apporte des éclairages intéressants sur ce morceau d’histoire et ses acteurs, notamment africains, qui ont amplement contribué à la victoire de la France libre et de ses alliés sur le nazisme.

Ndinga Mbo a prononcé la leçon inaugurale lors du Colloque International « De Gaulle et Brazzaville, une mémoire partagée entre la France, le Congo et l’Afrique » qui s’est déroulé, à Brazzaville, les 27 et 28 octobre 2020.


Propos recueillis pour Makanisi par Muriel DEVEY MALU-MALU

Quels ont été les premiers ralliements à la France libre en AEF ?

Abraham Ndinga Mbo : Les ralliements à la France Libre des territoires de l’Afrique équatoriale française et du Cameroun se sont déroulés fin aout 1940  : Tchad (26 août), Cameroun sous mandat français (27 août), Oubangui-Chari (28 août) et Moyen-Congo (29 août). Ces ralliements, sauf le Gabon, ayant été  réalisés, de Gaulle, chef des Français Libres, entreprit son premier tour d’Afrique centrale.

En entamant son périple en Afrique centrale, qu’attendait-il de cet « empire », qu’il avait invité à le suivre dans son refus de la défaite, lors de son appel du 18 juin 1940 sur les ondes de la BBC à Londres ?

ANB : Le but du voyage du général de Gaulle en Afrique centrale est facile à comprendre. Le geste d’adhésion que venait de lui faire l’Afrique centrale était pour son mouvement un acte hautement significatif. De Gaulle tenait, dans cette première sortie de son « réduit londonien », à rassurer, par sa présence, les responsables coloniaux qui, soutenant sa cause, étaient les véritables artisans du succès de ses envoyés. Outre sa dimension de  bonne courtoisie, ce voyage avait aussi, en dehors des préoccupations militaires et économiques, une portée politique certaine.

De Gaulle tenait, dans cette première sortie de son « réduit londonien », à rassurer, par sa présence, tous ceux des responsables coloniaux qui, soutenant sa cause, étaient les véritables artisans du succès de ses envoyés

Quelles étaient ces préoccupations ?

ANB : Le chef des Français libres savait que le ralliement de l’AEF qui avait eu un grand écho auprès des Alliés, relevait d’abord de la simple propagande. Il fallait ensuite passer au constat réel sur le terrain. Le général de Gaulle devait donc faire le tour de « son empire colonial » pour évaluer par lui-même les forces réelles sur le terrain. Qu’apportait ce ralliement sur les plans militaire et économique à son mouvement de résistance ? De quels moyens humains et matériels disposait-il et quelles fonctions pouvait-il assigner à ses différents représentants en Afrique ? Les rôles qu’il voulait leur faire jouer aux côtés des Anglais devaient cadrer avec les besoins urgents de la guerre. Aux plans politique et diplomatique, de Gaulle voulait aussi prouver aux alliés anglais et américains qu’il n’était pas un homme seul, sans terre.

Ce périple africain était-il aussi un moyen pour de Gaulle de montrer qu’il avait une base territoriale « française » ?

ANB : En effet, le chef de la France Libre est allé en Afrique pour donner à la résistance une base de manœuvre en « terres françaises ». L’AEF et le Cameroun étaient sans conteste des parties de l’empire colonial français. Londres qui l’avait accueilli en juin 1940 n’était qu’une terre d’asile ! Il était plus commode que la direction du mouvement se fixât là où l’autorité française était encore intacte. Bien sûr, pour les Anglais, ce succès justifiait l’emploi de l’homme. Mais son aspect limité à une zone considérée comme marginale dans le dispositif militaire de la grande guerre, ne rendait pas la cause intéressante.

Le tour de l’Afrique centrale du général de Gaulle entrait dans cette ligne d’affirmation que les Français Libres devaient tracer devant l’hospitalité anglaise. Bien qu’en restant des hôtes, ils tenaient à montrer aux Anglais qu’ils n’étaient plus ces hommes de la pitié qu’ils avaient accueillis en juin 1940 puisqu’ils venaient d’acquérir une base de manœuvre indiscutable.

Pourquoi de Gaulle s’est-il rendu à Léopolville (capitale du Congo Belge) pendant son séjour en AEF ? Qu’attendait-il des Belges ?

ANB : Pendant la deuxième guerre mondiale, le Congo belge ne connut aucun combat sur son sol, mais il contribua à la victoire des Alliés par son apport en matières premières stratégiques comme le cuivre, l’étain, le zinc, le bois, etc. Il faut se souvenir que l’uranium de Shinkolobwe (dans l’actuelle province du Haut-Katanga) a permis aux États-Unis de réaliser leur première bombe atomique larguée sur les villes japonaises de Hiroshima et Nagasaki. De Gaulle avait conscience de l’intérêt que représentait ce pays. Léopoldville avait servi sa cause en offrant à ses envoyés de la France Libre dans leur guerre contre les Vichystes menés par Husson, les facilités qui leur permirent de prendre le Congo français. Or ses envoyés n’auraient pas réussi à prendre Brazzaville sans l’appui des résistants coloniaux du Congo Belge. De Gaulle avait compris que cette vaste colonie belge, à la frontière du domaine colonial britannique, adossé à l’Afrique du Sud, allait jouer un rôle majeur dans la poursuite de l’effort de guerre que l’AEF allait mener. Ainsi, il ne pouvait pas arrêter son périple équatorial à la seule colonie d’AEF. Trois jours plus tard, il rendait visite aux autorités du Congo-Belge.

Il avait vite compris que cette vaste colonie belge, à la frontière du domaine colonial britannique, allait jouer un rôle majeur dans la poursuite de l’effort de guerre que l’AEF allait mener.

Comment fut l’accueil ?

ANB : Le 27 octobre 1940, une grande manifestation eut lieu au Stade Reine Astrid à Léopoldville, qui a réuni les responsables coloniaux des deux rives du fleuve Congo. Les anciens combattants belges de la guerre de 1914-18 avaient tenu à le recevoir et à lui exprimer leur reconnaissance et leur admiration.

Quelles sont les grandes lignes du Manifeste de Brazzaville présenté par de Gaulle à Brazzaville le 27 octobre 1940 ?

ANB : De Gaulle présenta, le 27 octobre, sur les ondes de Radio-Club, le « Manifeste » à tous ceux qui voulaient suivre sa voie, en réaction à la rencontre Pétain-Hitler à Montoire du 24 octobre. 

Dans ce manifeste, il dénonçait le gouvernement de Vichy et réaffirmait sa décision du 18 juin 1940 de rejeter toutes les formes d’armistices et de poursuivre la bataille aux côtés des Alliés jusqu’à la victoire. Voulant lever toute équivoque possible, il a signifié aux coloniaux qu’il n’existait plus d’autorité française autre que la sienne pour parler au nom de la France en guerre.

Le texte du manifeste de Brazzaville affiché à Verquin (France). @MDMM

Il annonçait également la création du Conseil de Défense de l’empire colonial (ordonnance n°1). Pour lui, un pouvoir nouveau devait prendre la charge de diriger l’effort de guerre aux colonies encore intactes de toute idée de capitulation. En créant le Conseil de l’Empire, il tenait à préserver son acquis territorial, l’Afrique Équatoriale. Le 22 novembre 1940, il quittait l’Afrique centrale pour regagner Londres.

En créant le Conseil de l’Empire, il tenait à préserver son acquis territorial, l’Afrique Équatoriale.

Qui avait installé cette radio-club qui deviendra la célèbre Radio-Brazzaville ?

ANB : Radio-Club était une petite station de rediffusion privée, créée en 1935 par un groupe de fonctionnaires coloniaux et de particuliers (qu’on localiserait aujourd’hui sur la rue Lamothe, en centre-ville). Elle fut réquisitionnée par le général de Larminat et mise à la disposition du général de Gaulle. Elle devint alors « Radio-Brazzaville, Voix de la France Combattante ». À Radio-Congo, l’actuelle chaîne nationale du Congo, le micro utilisé par de Gaulle est conservé comme une relique.

Quel a été l’effort de guerre fourni par les territoires de l’AEF et le Cameroun ?

ANB : La France libre combattante était présente sur les champs de bataille aux côtés de ses alliés américains et anglais. Ses soldats, dont ceux d’Afrique, étaient sur tous les fronts. Elle avait également derrière elle des hommes dans la forêt dense du Congo et du Gabon pour la coupe du bois d’okoumé, l’extraction du caoutchouc et la récolte des palmistes. Elle avait aussi des hommes, des femmes et des enfants dans les plantations de coton de l’Oubangui-Chari et du Tchad. C’était l’effort de guerre. On doit s’en souvenir.

Combien d’hommes recrutés ? Combien sont-ils rentrés ? Quel est le nombre de morts ? Les « indigènes » savaient-ils pourquoi ils avaient été entraînés dans cette guerre ? Il nous reste certainement à faire apparaître les « indigènes » dans cette mémoire partagée. Nos recherches aujourd’hui engagées visent notamment à évaluer cet engagement et l’effort de guerre de ces territoires.

Il nous reste certainement à faire apparaître les « indigènes » dans cette mémoire partagée.

Peut-on dire que  l’AEF a donné à de Gaulle sa stature internationale ?

ANB : Le mythe gaulliste est né en Afrique centrale, sur les rives du fleuve Congo. Depuis la soirée où les autorités anglaises lui avaient accordé le micro de la BBC pour s’adresser au peuple français en désarroi, jusqu’au soir où les responsables du Tchad, notamment Félix Eboué, répondirent positivement à son Appel, le général était encore un grand inconnu, même en France. L’Appel de Londres faisait de lui un roi, mais sans territoire et la France Libre n’était encore qu’une simple rencontre de braves gens.

Par le « Manifeste de Brazzaville du 27 octobre », le Général de Gaulle s’attribua un empire, donc une souveraineté  territoriale.

Tout se joua en août 1940 avec le ralliement du Tchad, suivi de celui de l’Oubangui-Chari et du coup de force militaire de la garnison de Brazzaville. La guerre fratricide des Français au Gabon acheva de lui donner définitivement un empire, des hommes et des moyens. Par le « Manifeste de Brazzaville du 27 octobre », le Général de Gaulle s’attribua un empire, donc une souveraineté  territoriale.

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