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samedi 5 décembre 2020
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Sindika Dokolo, une vie brillante s’est éteinte

Sindika Dokolo est mort à l’âge de 48 ans, à Dubaï. Fils d’un homme d’affaires prospère, gendre de l’ancien président angolais Eduardo dos Santos, collectionneur d’art, richissime entrepreneur, militant politique, cet homme croyait au renouveau de la RDC qui l’a vu naître. Mais il laisse derrière lui un pays englué dans ses éternelles querelles politiciennes, sans entrevoir le bout du tunnel.

Né à Kinshasa, en 1972, Sindika Dokolo était le fils d’Augustin Dokolo Sanu, un homme d’affaires congolais prospère et bien connu du temps du président Mobutu, et de Hanne Kruse, une Danoise arrivée jeune en Afrique.

Un père homme d’affaires

Self-made man débordant d’énergie, Augustin Dokolo Sanu fut le tout premier Congolais actionnaire majoritaire d’une banque privée, qui bâtit sa fortune sans avoir bénéficié au préalable d’un coup de pouce des cercles politiques. Cet homme, qui avait la bosse des affaires, s’intéressait également à la vie artistique de son pays. Il a contribué au lancement de la carrière du saxophoniste camerounais Manu Dibango, qui, après avoir vécu à Léopoldville, écrira, quelques années plus tard, quelques belles pages de l’histoire de la musique africaine.

Augustin Dokolo Sanu fut le tout premier Congolais actionnaire majoritaire d’une banque privée, qui bâtit sa fortune sans avoir bénéficié au préalable d’un coup de pouce des cercles politiques.

Sindika Dokolo passe une partie de sa jeunesse en Belgique et en France où il obtient son bac et étudie le commerce, l’économie et les langues étrangères à l’université. Il y côtoie des personnes venues de tous les horizons et ayant des parcours divers et variés. Cela forge son caractère.

De retour à Kinshasa, il gère tant bien que mal les affaires de la famille. Son père est dans le viseur des autorités. Certains de ses biens sont saisis, à l’issue de procédures judiciaires harassantes derrière lesquelles semble apparaître l’ombre de quelques acteurs politiques qui cherchent à le ruiner.

Le pouvoir change de main en mai 1997. Le maréchal Mobutu est renversé, après une guerre menée par l’Alliance des forces de libération du Congo, mouvement rebelle conduit par Laurent-Désiré Kabila et soutenu par le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi.

La République du Zaïre redevient la République démocratique du Congo. Des règlements de comptes ont lieu dans certains milieux peu après le changement de régime. Et Sindika Dokolo, gagné par le pessimisme, décide de quitter le pays en 1999, pour aller s’installer au… Brésil, via l’Angola.

La rencontre avec Isabel dos Santos

Lorsqu’il arrive à Luanda, Sindika se résout à différer son projet d’émigration au pays de la samba et à explorer les quelques opportunités d’affaires que peut offrir ce pays pétrolier. L’Angola, qui accueille une forte communauté congolaise, a des liens culturels historiques avec une partie de la RDC. En effet, le puissant royaume Kongo, qui connut son apogée bien avant l’arrivée des premiers colonisateurs, englobait des pans de ce qui est aujourd’hui l’Angola, la République démocratique du Congo, le Congo-Brazzaville et le Gabon.

Le père de Sindika Dokolo était issu justement d’une communauté appartenant au peuple de l’ancien royaume Kongo qui rayonna sur cette partie du territoire africain pendant des siècles.

« Lorsqu’il arrive à Luanda, il se résout à différer son projet d’émigration au pays de la samba et à explorer les quelques opportunités d’affaires que peut offrir ce pays pétrolier. »

Au hasard de ses sorties et de ses déplacements en Angola, Sindika Dokolo rencontre Isabel, la fille aînée du président Edouardo dos Santos, née d’une mère originaire de l’ancienne Union soviétique. Cette rencontre change la trajectoire de sa vie.  

C’est ainsi que Sindika Dokolo entre dans la maison de la toute-puissante famille présidentielle angolaise par la porte du mariage. L’union est scellée avec faste à Luanda, en 2002. Les mauvaises langues avancent des sommes astronomiques (invérifiables) dépensées pour faire venir des invités des quatre coins de la planète. La somptueuse cérémonie génère une série d’articles de presse localement et à l’étranger.

« Il rencontre Isabel, la fille aînée du président Edouardo dos Santos, née d’une mère originaire de l’ancienne Union soviétique. »

L’oreille du président

Sindika Dokolo, qui ne tarde pas à faire office de conseiller officieux de son beau-père, l’accompagne de temps en temps, en toute discrétion, lors de ses visites officielles à l’étranger. Le jeune homme a l’oreille de ce président secret.

Ceux qui connaissent Jose Eduardo dos Santos parlent d’un homme timide, froid, distant et, au besoin, calculateur. Il serait un maniaque de la sécurité qui n’aime pas les caméras, les interviews et les longs voyages. De même, il déteste le contact direct avec les foules. Ce casanier, grand amateur de football, aime, en revanche, ruser pour imposer sa volonté à ses collaborateurs et prend parfois un malin plaisir à faire attendre nombre de ses visiteurs. Il n’est pas rare que ses visiteurs fassent le poireau dans l’antichambre de son bureau pendant des heures pour être reçus pendant… moins d’une dizaine de minutes.

Malgré tout, le courant passe bien entre Sindika Dokolo et cet homme à poigne qui entreprend de gigantesques projets d’infrastructures après la fin de la guerre. Le conflit, qui a ravagé le pays pendant plus d’un quart de siècle, s’est terminé peu après la mort du chef rebelle Jonas Savimbi, en février 2002, lors d’une opération conduite par les forces gouvernementales.

« Le courant passe bien entre Sindika Dokolo et cet homme à poigne qui entreprend de gigantesques projets d’infrastructures après la fin de la guerre. »

Enrichissement tous azimuts

Dans la foulée, Sindika Dokolo s’enrichit avec celle qui est considérée comme la femme la plus riche du continent. Il y a quelques années, le magazine Forbes a évalué la fortune d’Isabel dos Santos à plus de 2 milliards de dollars.

Sindika Dokolo dans sa ferme agricole près de Luanda en 2017 @MDMM

Le couple a multiplié les investissements dans plusieurs pays (Angola, Portugal, Royaume-Uni, Suisse, Mozambique, etc.) et dans plusieurs secteurs : le pétrole, le diamant, la grande distribution, la téléphonie mobile, l’immobilier, l’agriculture, la brasserie, la cimenterie, etc. A ceux qui le côtoyaient, Sindika Dokolo ne faisait pas mystère de son ambition de devenir « le roi africain de la tomate ».

Les relations entre Sindika Dokolo et Joao Lourenço étaient plutôt bonnes. Mais les choses ont pris une autre tournure depuis que ce dernier a pris les rênes du pays, à l’issue d’une élection sans grand suspense, en septembre 2017, qui mettait aux prises le candidat du MPLA avec des prétendants de faible envergure, si on exclut Isaias Samakuva, qui se présentait sous la bannière de l’UNITA, le parti qui a accepté sa défaite militaire et déposé les armes pour se muer en parti politique.

Irruption dans l’arène politique

Sindika Dokolo avait une multitude de casquettes : homme d’affaires, mécène, collectionneur d’art africain, philanthrope, et, vocation plus récente, militant politique engagé dans le combat citoyen, etc.

Il avait fondé plusieurs associations caritatives, dont Telema (debout en lingala) en RDC. À Kinshasa, il consacrait à ses activités de bienfaisance un budget annuel d’environ un million de dollars, destiné à apporter de l’aide à des orphelinats, des hôpitaux et des écoliers issus de famille modeste.

En 2017, peu avant l’élection présidentielle angolaise, Sindika, qui était très attaché à sa famille et à la RDC, avait également créé, dans son pays natal, un mouvement citoyen dénommé « Congolais Debout », qui a attiré des centaines d’adhérents en quelques mois. Cette organisation de la société civile, qui n’avait aucune ambition présidentielle, militait, pour l’essentiel, pour le respect de la Constitution et la non candidature de Kabila à l’élection de 2018.

Dans la perspective du scrutin présidentiel de décembre 2018, Sindika Dokolo misait sur le cheval Moïse Katumbi pour prendre la succession de Joseph Kabila. C’est dans ce cadre que s’inscrivait son irruption dans l’arène politique.

Dans la perspective du scrutin présidentiel de décembre 2018, Sindika Dokolo misait sur le cheval Moïse Katumbi

Joseph Kabila, qui avait pris les commandes du pays en 2001, hésitait à dévoiler ses intentions. Il donnait le sentiment de mettre tout en œuvre pour rester le plus longtemps possible au pouvoir, malgré le vent de contestation qui souffla impétueusement sur la RDC où des manifestations hostiles au « système » furent réprimées dans le sang.

Kabila, qui n’a pas opté pour la modification de la Constitution pour briguer un nouveau mandat, s’est effacé après avoir désigné un dauphin. Néanmoins, Sindika Dokolo a été mis sur la liste noire de l’ex-président, qui s’est retiré dans sa ferme de Kingakati, à la périphérie de Kinshasa. Son « crime » ? Sindika  a pris fait et cause pour Moïse Katumbi qui, au bout du compte, n’a pas pu se présenter à l’élection présidentielle, après en avoir été exclu par une Commission électorale dont l’indépendance est sujette à caution.

Le vent a tourné pour le clan dos Santos

Depuis l’investiture, le 26 septembre 2017, de Joao Lourenço qui a pris la succession d’Eduardo dos Santos, resté à la tête de l’État angolais pendant 38 ans, le vent a tourné pour le clan dos Santos. Les juges s’intéressent de près aux « années fric » du bon vieux temps qui ont vu le clan au pouvoir s’enrichir fabuleusement.

« Depuis l’investiture de Joao Lourenço, qui a pris la succession d’Eduardo Dos Santos, resté à la tête de l’État angolais pendant 38 ans, le vent a tourné pour le clan dos Santos. »

Les enquêtes se multiplient sur les pratiques de la famille de l’ex-président angolais soupçonnée d’avoir largement abusé de sa position privilégiée et nui ainsi aux intérêts de la nation. Isabel dos Santos fait l’objet de poursuites judiciaires en Angola où elle a été inculpée notamment pour détournement de fonds publics. Elle clame son innocence tout en refusant, pour l’heure, de se rendre devant les juges. Sindika Dokolo, qui faisait des affaires avec sa femme, a également été soupçonné d’avoir, avec son épouse, détourné de l’argent public. Le 17 septembre dernier, la Chambre des entreprises de la cour d’appel d’Amsterdam décidait de geler les actifs d’une de ses sociétés établie aux Pays-Bas. L’image de Sindika a ainsi été fortement écornée.

Grand collectionneur d’art

De son père à la fois exigeant et attachant, décédé à Paris en 2001, Sindika Dokolo a hérité de nombreux principes et valeurs. Cet inlassable voyageur, qui pouvait, en l’espace d’une semaine, passer la nuit successivement à Luanda, à Kinshasa, à Londres et à New York, a notamment appris le goût de l’effort et développé une passion pour l’art, à tel point qu’il est devenu le plus grand collectionneur privé d’art africain.  

La Fondation d’art Sindika Dokolo à Luanda. 2017 @MDMM

« Mon père possédait une collection importante de pièces anciennes qui sont magnifiques et qui m’ont permis de développer ma relation à l’objet et d’avoir un respect pour lui. Cela fait partie de mon patrimoine culturel, que je souhaiterais enrichir », déclarait Sindika Dokolo en 2007 lors d’un entretien à Londres. 

« Mon père possédait une collection importante de pièces anciennes qui sont magnifiques et qui m’ont permis de développer ma relation à l’objet et d’avoir un respect pour lui ».

Des objets issus de sa collection ont été choisis en 2007 par un jury international pour représenter l’Afrique à la 52ème édition de la Biennale de Venise. Ce qui était une grande première : depuis 104 ans que ce rendez-vous était organisé, à l’exception du pavillon égyptien, l’Afrique n’avait jamais été représentée. Ce mécène faisait partie des militants qui se battent pour la restitution aux pays africains des objets d’art emportés en Europe sous la colonisation. Il a créé à Luanda une fondation d’art.

C’est peut-être cette image de collectionneur d’art et de défenseur de l’art africain, et celle de père de famille très attaché à ses quatre enfants, qu’il laissera à la postérité.

C’est peut-être cette image de collectionneur d’art et de défenseur de l’art africain, et celle de père de famille très attaché à ses quatre enfants, qu’il laissera à la postérité. Le 29 octobre 2020, il a rendu son dernier soupir, à Dubaï, lors d’une plongée en apnée. Cette fois-ci l’exercice qu’il pratiquait depuis plusieurs années, a mal tourné. Et son séjour sur terre s’est arrêté net. Sindika Dokolo s’en est allé avec ses rêves, ses projets, ses secrets et ses… contradictions. La RDC perd ainsi un de ses dignes fils qui était paradoxalement peu connu du grand public.

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