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mardi 7 février 2023
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Pr Mahungu : « le projet Farine panifiable de manioc bénéficie aux ménages ruraux »

Timothée Mahungu Nzola Meso* est un ingénieur agronome, diplômé de l’Institut facultaire d’agronomie de Yangambi, qui a fait son doctorat à l’université d’Ibadan (Nigeria) et un post doctorat en biotechnologie à l’université Kyushu Tokaï (Japon). Après avoir travaillé pour la FAO et à l’International Institute of Tropical Agriculture (IITA), il s’est lancé dans l’agriculture dans le Kongo Central, où il a créé Layuka. En 2022, cette société, dont l’activité agricole est centrée sur le manioc, a été sélectionnée, par entente directe, pour installer 1000 ha de manioc pour la production de farine panifiable dans le Kongo Central.

Entretien avec Timothée Mahungu Nzola Meso sur les modalités de réalisation du projet sur le terrain, et, plus généralement, sur la culture du manioc et sa transformation en farine panifiable.

Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu

Makanisi : Pouvez-vous nous présenter l’entreprise Layuka que vous avez créée ?

Timothée Mahungu Nzola Meso : Layuka est une entreprise agro-industrielle, située dans le territoire de Madimba, au Kongo Central. Elle produit du manioc et fabrique, dans son unité de transformation, de la farine pour préparer le fufu, de la farine panifiable ainsi que de l’amidon à base de manioc. Elle fait également de l’élevage de porcs.

Ce projet prévoit de produire du manioc dans les 145 territoires de la RDC pour faire de la farine de manioc panifiable.

Layuka a été choisie pour installer 1000 hectares de manioc pour produire de la farine de manioc panifiable. Dans quel cadre s’inscrit cette prestation ?

Notre prestation s’inscrit dans le cadre du projet de promotion de la farine de manioc, lancé par la cellule d’appui au Programme d’urgence intégré du développement communautaire (CA-PUIDC), qui est exécuté par plusieurs ministères. Ce projet prévoit de produire du manioc dans les 145 territoires de la RDC pour faire de la farine de manioc panifiable. C’est dans ce cadre que ma société Layuka a été retenue, bien avant les appels à manifestation d’intérêt, dans le Kongo Central. Elle a signé un contrat avec le ministère du développement rural, qui héberge le Programme d’appui au développement intégré de l’économie rurale (PROADER).

Quels sont les points essentiels de ce projet ?

Le prestataire n’est pas seul à mettre en valeur les 1000 hectares. Dans le contrat, il est prévu qu’il crée des partenariats avec des organisations paysannes et des petits exploitants agricoles. En effet, le projet doit être exécuté avec des paysans car il vise le développement du milieu rural. Il doit bénéficier aux ménages ruraux pour augmenter leurs revenus. Le manioc est la culture la plus connue des paysans. Elle est donc la plus répandue en milieu rural.

Le projet doit être exécuté avec des paysans car il vise le développement du milieu rural.

Quand on produit avec des méthodes culturales améliorées, les rendements sont plus élevés. Ainsi les revenus des communautés agricoles seront plus importants. Avant le lancement de ce projet, les méthodes culturales utilisées par Layuka ont permis aux petits producteurs de faire passer leur rendement de 8 tonnes de manioc à l’hectare à plus de 20 t/ha.

Lire aussi.  RDC. L’agricultrice Marie Basila mise sur la farine panifiable de manioc. https://www.makanisi.org/rdc-marie-basila-mise-sur-la-farine-panifiable-de-manioc/

Comment Layuka opère-t-elle sur le terrain avec les petits producteurs ?

Layuka a signé des contrats de sous-traitance avec des associations paysannes et des structures privées locales. Dans la province du Kongo Central, il existe environ une trentaine de structures paysannes que nous avons regroupées en structures faitières, qui peuvent être une ONG, une université comme l’Université Kongo à Mbanza-Ngungu, laquelle travaille avec des associations paysannes,  ainsi que des structures plus organisées telles que des coopératives.

Layuka a signé des contrats avec 6 structures faitières, qui, à leur tour, signent avec des structures paysannes. Dans la convention, à la récolte, chaque partie prend ce qui lui revient. Layuka transforme sa récolte et peut acheter du manioc aux petits producteurs, si ceux-ci le souhaitent, à un prix convenu avec eux.

Layuka a signé des contrats de sous-traitance avec des associations paysannes et des structures privées locales.

Une subvention est-elle donnée aux producteurs ?

Champ de manioc_ Layuka

La subvention donnée aux paysans est en nature. Le paysan offre son terrain, sa terre, que l’on sécurise avec lui. Une fois le terrain identifié, on signe ensemble un document, approuvé par le chef de territoire, de secteur ou de groupement, qui précise que le champ ne doit pas être dérangé par les ayants droit pendant le cycle cultural. Une fois le terrain sécurisé, Layuka procède au labour des terres avec du matériel moderne (tracteurs, herses, etc.), apporte les boutures améliorées et encadre les paysans par le truchement du champ-école paysanne. C’est cela la subvention. Nous élevons ainsi la productivité des cultures qui passe par l’usage de variétés améliorées à haut rendement, de bonnes pratiques agricoles, dont le sarclage, qu’il faut faire à temps, et des traitements phytosanitaires pour éviter les maladies, etc.

Les nouvelles pratiques culturales sont-elles adoptées facilement par les paysans ?

On apprend aux paysans diverses techniques culturales sur la manière de choisir les variétés et les boutures et de planter le manioc. Dans ce partenariat, il n’est pas recommandé de récolter les feuilles de manioc. En prélevant les tiges au sommet trop tôt (étêtage) et fréquemment, on casse la photosynthèse. Le manioc va alors utiliser l’énergie qu’il a accumulée dans les racines pour croître de nouveau, ce qui abaisse leurs rendements jusqu’à parfois plus de 60%.

Nous discutons ensemble sur les pratiques qu’il faut corriger et celles qu’il faut adopter et nous débattons aussi des croyances erronées.

Pour faire ces formations, on a installé une parcelle de 10 ares qui fait fonction de champ-école paysanne. Nous discutons ensemble sur les pratiques qu’il faut corriger et celles qu’il faut adopter et nous débattons aussi des croyances erronées. Pour exemple, selon une idée reçue, les variétés de manioc à pétiole rouge seraient plus amères que celles à pétiole verte, alors qu’il n’y a pas de relation entre la couleur du pétiole et l’amertume de la racine. Une fois que les cultivateurs sont persuadés que toutes les variétés sont bonnes, ils ne vont plus tenir à ces facteurs. Ils expérimentent de nouvelles techniques qu’ils pratiquent, ensuite, dans leur champ. Il n’y a pas beaucoup de résistances. 

Combien de temps faudra-t-il pour emblaver les 1000 ha que prévoit le contrat ?

La superficie définie dans le contrat avec le PROADER est de 1000 hectares que nous allons emblaver en manioc en l’espace de 2 à 3 ans. On va aller progressivement car il faut trouver des tracteurs et autres matériels. Environ 400 hectares ont déjà été labourés, dont 100 ha pour Layuka et 300 ha pour les organisations paysannes, qui sont réparties dans cinq territoires. Pour la saison B, c’est-à-dire pendant la petite saison des pluies, on plantera 200 nouveaux hectares et ainsi de suite jusqu’à arriver aux 1000 ha.

Environ 400 hectares ont déjà été labourés, dont 100 ha pour Layuka et 300 ha pour les organisations paysannes

Layuka va emblaver 200 à 300 ha, en deux saisons culturales, ce qui lui permettra d’obtenir la matière première nécessaire à la transformation. Pour les organisations paysannes, la taille des superficies plantées en manioc dépend de leurs capacités et de la disponibilité des terres.  

Lire aussi. RDC. Pr Yandju : « la farine panifiable est faite avec du manioc non-fermenté ». https://www.makanisi.org/rdc-pr-yandju-la-farine-panifiable-est-faite-avec-du-manioc-non-fermente/

Combien d’unités de transformation faudra-t-il implanter dans le Kongo Central ?

Le projet nous oblige à augmenter la capacité de notre industrie de transformation. Actuellement on transforme deux tonnes de racines tubéreuses de manioc par jour dans l’usine de Layuka. Or nous voulons parvenir à 5 tonnes/jour. Pour atteindre cet objectif, il faut installer de 5 à 10 usines dans tout le Kongo Central, en collaboration avec les associations paysannes et ceux qui vont gagner les appels à manifestation d’intérêt lancés par la CAPUIDC et le PROADER. Ces usines doivent être proches des zones de production. Elles ne produiront que de la farine panifiable de manioc qui pourra être utilisée pour d’autres préparations. Mais elles ne produiront pas d’amidon, une activité qui demande des équipements plus importants.

Il faut installer de 5 à 10 usines dans tout le Kongo Central, en collaboration avec les associations paysannes et ceux qui vont gagner les appels à manifestation d’intérêt lancés par la CAPUIDC et le PROADER.

Quelles sont les unités de transformation du manioc opérationnelles au Kongo Central ?

Les unités de transformation opérationnelles sont Layuka et Agrikcom ainsi que des petites structures traditionnelles qui ne disposent pas d’équipements modernes dont des séchoirs électriques. Or pour la farine panifiable, il faut impérativement des séchoirs qui sèchent instantanément le manioc, pour éviter les contaminations, qu’on appelle flash dryers en anglais.  Les entreprises et les structures qui disposent de ces séchoirs sont encore peu nombreuses : il y a Layuka au Kongo Central, Ecosac dans le Kwango, l’IITA au Sud-Kivu et trois unités industrielles à Kinshasa.  Le projet prévoit de développer progressivement des unités dotées de matériels adaptés dans tout le pays.  Ces machines sont en train d’être popularisées pour que la transformation réponde aux normes.

Pour la farine panifiable, il faut impérativement des séchoirs qui sèchent instantanément le manioc, pour éviter les contaminations

Ces équipements, notamment ces séchoirs, sont-ils accessibles en RDC et à quel prix ?

Séchage du manioc avec un flash dryer à Layuka

L’IITA avait importé un séchoir à séchage instantané, fabriqué au Nigeria, qui a été installé à Bukanga Lonzo. Cela nous a permis de fabriquer le nôtre. En effet, la société Agrimac, détenue par un Congolais à Kinshasa, qui fabrique des machines de transformation, a construit, en s’inspirant du modèle installé par les Nigérians, le premier séchoir, destiné à Layuka. De là, Agrimac a fourni des séchoirs à d’autres opérateurs. On peut en importer, mais localement, il faut compter environ 40 000 dollars pour des séchoirs d’une capacité de traitement de 2 à 5 tonnes.

Ce coût est accessible aux unités de transformation, qui seront mises en place dans le cadre de partenariats entre des structures paysannes et des privés. Les capitaux viendront du secteur privé. Toutefois, au coût d’un séchoir, il faut ajouter les coûts de construction du bâtiment et d’achat des équipements (presse, éplucheuses, râpes, etc.).

Quel est le rôle des ETD dans le projet ?

Le projet manioc est un projet intégré dans lequel plusieurs parties interviennent. Le rôle des ETD et surtout des chefs de regroupement est, entre autres, d’identifier les organisations paysannes opérationnelles qui peuvent évoluer vers des coopératives. Les organisations faîtières peuvent aussi en identifier et les chefs de secteur faire des recommandations.

Dans le cas de la farine panifiable, la variété de manioc importe moins que les techniques de transformation qui sont très importantes

Les opérateurs économiques, pour leur part, sont plus préoccupés par la productivité du manioc et sa transformation en farine panifiable, qu’ils livreront ensuite aux structures organisées par l’État, comme les centrales d’achat. Dans le cas de la farine panifiable, la variété de manioc importe moins que les techniques de transformation qui sont très importantes. Seule la teneur en eau de la racine tubéreuse peut influencer la quantité de farine panifiable que l’on va obtenir.

Y-a-t-il des normes strictes à appliquer à tous les stades de la fabrication ?

Depuis la production de la plante, jusqu’à la transformation des racines tubéreuses en farine panifiable, il y a des normes que nous devons suivre et appliquer strictement. Elles incluent des normes sanitaires et d’hygiène, de durée de transformation (limitée à 24 heures de la récolte des racines à l’obtention de la farine panifiable), de sauvegarde environnementale et même de transport du produit fini jusqu’aux lieux de vente. Il y aura des contrôles à tous les niveaux. Sur le plan de la normalisation, le gouvernement travaille avec l’IITA, qui collabore avec l’Université de Kinshasa (Unikin).

Il y aura des contrôles à tous les niveaux. Sur le plan de la normalisation, le gouvernement travaille avec l’IITA, qui collabore avec l’Université de Kinshasa.

Quelles sont les principales difficultés rencontrées dans la mise en œuvre du projet ?  

Parmi les difficultés rencontrées, il y a notamment les infrastructures de transport dont l’absence ou le mauvais état freine la production.  Il existe de très bonnes terres agricoles mais qui sont situées dans des zones d’accès difficile par les véhicules, en raison d’un pont cassé ou de pistes mal entretenues, qui se transforment en bourbiers en période de pluie.  Les conflits fonciers sont un autre problème. Le Kongo Central est situé près de Kinshasa, la capitale, dont des habitants achètent des terres dans des centres dynamiques de la province pour investir dans une activité économique, notamment agricole, ou pour acheter une maison.

Lire aussi. RDC. Miluna : agro-industrie et développement intégré au cœur du Sud-Ubangi. https://www.makanisi.org/miluna-agro-industrie-et-developpement-integre-au-coeur-du-sud-ubangi/

La production de manioc pour la farine panifiable ne risque-t-elle pas de se faire au détriment des autres usages du manioc ?

Dans tout modèle, il y a toujours 5 % à 25 % du produit qui modifie la chaîne de valeur. Mais on a calculé avec la CAPUIDC que le manioc produit pour la farine sera suffisant pour le marché traditionnel car, avec les variétés améliorées, les rendements à l’hectare vont augmenter. Cet ajout permettra de satisfaire le marché de la farine panifiable. Toutefois ce marché va changer le mode de production. Le nouveau modèle sera adopté par les paysans qui vont jouer plus sur la productivité que sur la superficie. Ainsi le manioc que l’on peut qualifier de commercial va être davantage produit que le manioc de subsistance.

Le manioc que l’on peut qualifier de commercial va être davantage produit que le manioc de subsistance.

Les nouvelles utilisations du manioc sont-elles susceptibles de modifier la consommation des préparations traditionnelles à base de cet ingrédient ?

Si le consommateur trouve les produits fabriqués avec de la farine de manioc à son goût, il est possible que la consommation du pain ou de pâtisseries à base de cet ingrédient augmente. Mais le marché traditionnel perdurera. Le fufu et la chikwangue continueront à être consommés. Au Nigeria, la consommation de pain à base de manioc ne s’est pas faite au détriment du gari car il y a eu augmentation de la productivité et donc de l’offre en manioc.

*Timothée Mahungu Nzola Meso

Ingénieur agronome diplômé de l’Institut facultaire d’agronomie de Yangambi, en 1977, Timothée Mahunhu a fait son master et son doctorat à l’université d’Ibadan (Nigeria) et un post doctorat en biotechnologie à l’université Kyushu Tokaï au Japon. De retour en RDC, il a travaillé pour la FAO et à l’International Institute of Tropical Agriculture (IITA), ce qui l’a amené à voyager dans plusieurs pays africains. Il a profité de sa retraite pour se lancer dans l’agro-business, notamment dans la chaine de valeur du manioc dans le Kongo Central où il a créé Layuka, dont l’activité agricole est centrée sur le manioc.

Il continue à faire de la recherche sur les techniques de transformation et la mise au point de nouvelles variétés améliorées de manioc dans le cadre de l’IITA. Il forme également des jeunes congolais en agronomie à l’Université Kongo de Mbanza Ngungu et à l’Institut Supérieur d’Études Agronomiques (ISEA) Mvuazi, qui sont situés dans le Kongo Central.  Il encadre des organisations paysannes qu’il initie à de nouvelles pratiques culturales et à la transformation du manioc.

Il est l’auteur de nombreux articles scientifiques sur le manioc et d’un ouvrage, intitulé « Le Manioc en RD Congo », à paraître début 2023.

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