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mardi 4 août 2020
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RCA-RDC, relations au beau fixe après les secousses des années 2002-2003

Après la crise née des massacres commis entre octobre 2002 et mars 2003 par des rebelles de Jean-Pierre Bemba en Centrafrique, les relations entre les deux pays tendent à se normaliser. Mais, à Bangui, cet épisode sanglant n’a pas été oublié.

À Bangui, on peut les observer depuis le beach, un petit port situé au bord de la rivière Oubangui, à deux pas du quartier Séoul et de la Radio-Télévision centrafricaine. Entre 8 heures et 16 heures, c’est un va-et-vient quasi continu de pirogues, chargées à ras bord, entre la capitale centrafricaine et Zongo, une cité frontalière de la province du Sud-Ubangi (RD Congo).  Deux villes que sépare la rivière Oubangui pour les Centrafricains et Ubangi pour les RD Congolais, mais que tous, quelle que soit la rive où ils habitent, appellent le « fleuve ».

Un simple laisser-passer suffit pour passer d’une rive à l’autre. Et si un commerçant n’a pas de papier, « il laisse une caution à la frontière », informe Mertin, un jeune congolais vivant à Bangui. Quelques policiers et douaniers surveillent le trafic, tranquillement assis sur un banc au bord de l’eau, l’air détendu.

Vivriers et musique, en tête des exportations congolaises

De la province du Sud-Ubangi, et notamment des très agricoles territoires de Zongo et de Libenge, en partie couverts de forêts, arrivent principalement des produits vivriers, en particulier du manioc, des avocats, des feuilles, des arachides, du cabri et du mouton, ainsi que du poisson frais, séché ou fumé et de l’huile de palme transportée dans de gros bidons rouges. De la rive gauche de l’Oubangui débarquent également à Bangui du savon, de la bière, dont la Skol, la Primus ou la Turbo, du bois, du charbon de bois et parfois du ciment. Sans oublier la précieuse « pommade », entendez les crèmes de beauté pour ces dames,  très prisée des Centrafricaines.  

La musique congolaise est un autre produit largement exporté, très apprécié par les Centrafricains.

La musique congolaise est un autre produit largement exporté et apprécié par les Centrafricains. «  Ils aiment le ndombolo et la rumba. Ils écoutent Werrason, Fally Ipupa, Ferre Gola, de son vrai nom Hervé Gola  Bataringe. Leur musique s’est inspirée de la nôtre »,  souligne Trésor Botuli, jeune chanteur originaire de Gemena. C’est au bar-restaurant près de l’hôtel du Centre que l’on peut entendre les vieux airs de rumba joués par des orchestres centrafricains.

La Centrafrique, pour sa part, expédie vers Zongo de la viande de boeuf, des habits,  des produits pétroliers, de la quincaillerie et autres articles manufacturés venant en grande partie du Cameroun et parfois du Congo-Brazzaville, que l’on trouve en pagaille dans les échoppes des commerçants du quartier Séoul.

Bangui et Zongo,  principaux postes frontaliers

Compte tenu des quelque 1600 km de frontières séparant les deux États, les points de passage et les postes frontaliers ne manquent pas. Toutefois, c’est entre Bangui et Zongo, géographiquement très proches l’un de l‘autre, la rivière se rétrécissant à hauteur des deux villes, que les échanges sont les plus importants. Outre le beach, Bangui abrite d’autres petits débarcadères fréquentés par les commerçants des deux rives, dont celui de Ouango, situé dans un décor carte postale, au bord de la rivière, dans l’arrondissement 7.

Zongo a très tôt compris le profit qu’elle pouvait tirer de la présence du grand marché de consommation que représente la capitale centrafricaine.

Érigée en ville par ordonnance présidentielle du 23 juillet 1971,  Zongo, dont le nom proviendrait de « nzongo » qui, en langue mabo, signifie « rapides », a très tôt compris le profit qu’elle pouvait tirer de la présence du grand marché de consommation que représente la capitale centrafricaine. Dans son rapport au président de la République, Édouard Bulundwe Kitongo, qui fut entre autres gouverneur de l’Équateur et ministre de l’Intérieur, écrivait, le 8 février 1971 : « Dans le cadre du programme de développement du pays, l’élévation de Zongo au statut de ville présente un intérêt sans conteste. Par sa situation frontalière, en face de Bangui, capitale de la République centrafricaine, Zongo est appelée à jouer un rôle de plaque tournante de l’économie congolaise dans le nord-est de l’Équateur… »

Une installation plus ou moins durable

Les échanges entre les deux pays ne se limitent pas à des marchandises. Loin s’en faut. Congolais et Centrafricains circulent d’une rive à l’autre et, selon les époques et en fonction des événements, s’installent plus ou moins durablement chez le voisin. À Gemena, à Molé, mais surtout à Zongo, le nombre de Centrafricains, qui ont fui les conflits et les troubles politiques qu’a connus leur pays, n’est pas négligeable. Zongo est ainsi devenu un point de convergence pour ces populations.

Les Congolais se sont établis dans les zones riveraines de l’Oubangui côté RCA et notamment à Bangui.

Les Congolais, pour leur part, se sont établis dans les zones riveraines de l’Oubangui côté RCA et notamment à Bangui.  Difficile de les dénombrer. Officiellement, ils sont 5 000 à être inscrits à l’ambassade de la RD Congo et à avoir une carte consulaire. Mais sur le terrain, ils sont beaucoup plus nombreux. La plupart ont fui la guerre de 1996-97, menée par Laurent Désiré Kabila, qui s’est soldé par la chute du maréchal Mobutu, ou la rébellion de 2002-2003 dirigée par Jean-Pierre Bemba dans l’ex-Equateur. D’autres sont venus tout simplement chercher du travail en Centrafrique, à l’instar de Gilbert, un tailleur,  doyen de la communauté,  qui est arrivé à Bangui en 1986.

Originaires de Gemena  et de Libenge

Si une poignée de Congolais nantis travaillant dans les organisations internationales et les ONG humanitaires et vivant dans les quartiers « d’expat », sont plutôt natifs de Kinshasa, la majorité des autres viennent de Gemena, chef-lieu de la province du Sud-Ubangi, et de Libenge. Voire de Mbandaka. « La route reliant Gemena à Zongo est carrossable. On prend un minibus ou un taxi pour rejoindre la frontière, ce qui coûte environ 15 000 FC, puis on traverse en pirogue pour un coût d’environ 2500 FC. Zongo n’est qu’un lieu de passage », explique  Adolphe, un jeune originaire de Gemena, un des piliers du bar Nouvel Horizon implanté dans le quartier Bruxelles, un des fiefs des RD Congolais à Bangui, sis dans l’arrondissement 2.

L’acquittement du chairman du Mouvement de libération du Congo (MLC) par la Cour pénale internationale, en juin 2018, a choqué les familles victimes des miliciens du MLC

Bruxelles n’est pas le seul quartier populaire habité par des ressortissants de la RD Congo. On trouve ces derniers également à Bacongo, à Sango ou à la Kouanga. Des quartiers mélangés où cohabitent les deux communautés.  Certes, les traces des massacres commis par les troupes de Jean-Pierre Bemba, appelées à la rescousse par l’ex-président centrafricain Ange-Félix Patassé, que les Centrafricains ont surnommé « banyamulenge » ou « kadogo », ne sont pas encore totalement effacées. Ainsi l’acquittement du chairman du Mouvement de libération du Congo (MLC) par la Cour pénale internationale en juin 2018, a choqué les familles victimes des miliciens du MLC.

Les mêmes peuples

Néanmoins, dans l’ensemble, les deux communautés vivent en bonne intelligence. Et pour cause. « Ce sont les mêmes peuples qui vivent de chaque côté de la rivière. Ils ont les mêmes habitudes et leurs langues sont proches », insiste Franck, originaire de Gbadolite, qui reconnaît être comme un poisson dans l’eau dans la capitale centrafricaine. En effet, les Ngbaka, les Ngbaka mabo, les Banda, les Ngombe  et les Ngbandi sont largement présents sur les deux rives de l’Oubangui.

Ce sont les mêmes peuples qui vivent de chaque côté de la rivière. Ils ont les mêmes habitudes et leurs langues sont proches

Certains villages près de Bangui seraient même dirigés par des Congolais.  « Les cérémonies traditionnelles, rites, mariages, naissance et deuils, sont les mêmes des deux côtés de la frontière »,  explique un diplomate. Certains affirment également que le sango, la langue nationale et officielle de la Centrafrique, serait une forme pidginisée de la langue des Ngbandi. Quant au lingala, il est largement parlé des deux côtés de la rivière.

La majorité des Congolais établis en Centrafrique tirent leurs revenus d’activités informelles : commerce, friperie, petits métiers, maraichage, pêche, bar, couture, salon de coiffure, etc. Bien évidemment, tous rêvent de retourner vivre au pays. Une illusion pour certains. « Ils resteront ici parce qu’ils n’auront pas les moyens de rentrer au pays et parce qu’ils sont bien intégrés », assure  Franck.  Toutefois les liens de solidarité entre les familles sont restés forts. «  On s’aide mutuellement. Quand un membre de la famille a des problèmes au pays, on lui envoie de l’argent. Et réciproquement », indique Apogée, un Congolais qui vend de la friperie provenant de Douala.

De l’électricité pour les deux pays

Les relations entre la Centrafrique et la RD Congo sont plutôt au beau fixe. Des deux côtés de la frontière, chaque président entend d’ailleurs renforcer ces liens. Outre les échanges commerciaux, dont les produits vivriers venant de Zongo qui sont indispensables pour ravitailler la ville de Bangui, les deux pays ont des projets communs.

Le projet commun le plus avancé porte  sur l’électricité.

Le plus avancé porte  sur l’électricité. Le 15 mars dernier en effet, en présence du président Faustin Touadéra qui présidait la cérémonie et de l’ambassadeur  de RD Congo en Centrafrique, ont été lancés les travaux de réhabilitation de la centrale hydroélectrique de Boali II et  d’interconnexion des réseaux électriques des deux pays. Un projet financé par la Banque africaine de développement.  Confiés à la société chinoise Gezhouba, pour le doublement de la capacité de Boali II, à la compagnie indienne Jaguar Oversas Limited pour le renforcement du réseau de transport et à l’espagnole AEE Power pour l’interconnexion, les travaux devraient être finalisés fin 2020.

Il est par ailleurs envisagé la construction d’un pont entre Zongo et Bangui. La RD Congo est bien évidemment favorable au projet qui, « s’il se réalise, permettra de désenclaver l’ex-province de l’Équateur et de relier Zongo à Bangui et à Douala. C’est un projet intégrateur qui s’inscrit dans le cadre du Nepad », martèle Christian, un Congolais. En RCA, le projet sera débattu au Parlement.  

Les deux pays collaborent en matière de sécurité. Outre des militaires congolais dans le contingent de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation en République centrafricaine (Minusca), la coopération porte sur la surveillance des frontières et en particulier des groupes armés. « Tout est fait pour éviter les accrochages entre les miliciens et les populations et le recrutement de jeunes congolais dans les milices centrafricaines », confie un diplomate.

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