« L’ibis et l’allégorie » : l’art de la médiation culturelle

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Chris Lavaquerie-Klein et Laurence Paix-Rusterholtz en séance de dédicace chez Nathan. ©Anaïs Lukanda.

Cofondatrices de l’agence de médiation culturelle « L’ibis et l’allégorie », Chris Lavaquerie-Klein et Laurence Paix-Rusterholtz travaillent en duo depuis vingt-cinq ans. Conception et rédaction de livres, pour la jeunesse notamment, de parcours de visites de patrimoines, de guides de visites de musées, conception et organisation d’expositions, de kits et de jeux, relecture, rewriting… La gamme de leurs activités est large.

Laurence et Chris se définissent comme des « passeuses » entre une institution culturelle et un public. La rencontre avec l’art est le fil conducteur de leur approche et leur but est de transmettre, d’ouvrir le regard, de donner, à différents publics, une diversité de clefs de lecture d’une œuvre d’art ou d’un fait culturel, quelle qu’en soit la finalité. 

Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu

Makanisi : Quand avez-vous créé l’agence « L’ibis et l’allégorie » ?

En haut : Laurence Paix-Rusterholtz.
En bas : Chris Lavaquerie-Klein

Laurence Paix-Rusterholtz : nous avons créé l’agence « l’ibis et l’allégorie » en 1999. En 2000, nous avons démarré avec une exposition « jeux » pour le Salon international de l’agriculture. Le projet, destiné à l’Agence pour la recherche et l’information en fruits et légumes, s’appelait « Pomme, poire, haricot… Des œuvres pour jouer ». Puis, nous avons conçu d’autres projets d’expositions et plus largement de médiations culturelles.

Pourquoi avoir choisi l’ibis et l’allégorie ?

Chris Lavaquerie-Klein : L’ibis est l’oiseau égyptien qui symbolise le retour des crues du Nil. La crue représentait une période fertile, peut-être aussi sur le plan intellectuel pour nous. L’ibis est l’une des formes du dieu Thot, symbole du savoir et de l’écriture. Nous avons choisi le terme d’allégorie car nous savions que nous allions travailler sur l’histoire de l’art, les représentations, les images et leur symbolique.

Laurence : nous avons d’abord trouvé le mot « allégorie », qui ouvrait un vaste champ des possibles. Le choix de l’ibis a également été fait en raison de la couleur rouge de l’oiseau. Or nous voulions mettre de la couleur et trouver un nom qui pétille.

Vous vous définissez comme une agence de médiation culturelle. Pouvez-vous préciser ce concept ?

Chris : nous nous voyons comme des passeurs, ou plutôt passeuses, entre une institution, un univers culturel et un public, jeune ou adulte. Notre rôle est de rendre accessible et attrayante une œuvre d’art ou une question scientifique à des publics « non-avertis », de leur donner des clefs de lecture, de faciliter la compréhension.

Laurence : le terme de médiateur culturel est récent. Auparavant, on parlait d’action culturelle. Mais médiateur culturel est plus juste. Nous nous situons entre les œuvres d’art, les cultures du monde et les publics.

Quelles sont les activités de l’agence ?

Laurence : Nous concevons des parcours patrimoniaux et des expositions tournées vers un public jeune. Ces expositions sont transversales, il s’agit de faire comprendre un thème, d’entrer dans une problématique par le biais des œuvres d’art.

Nous avons ainsi organisé pour le Conseil général du Val de Marne et celui de Vendée, une exposition sur l’art et la santé. Le but était de sensibiliser les collégiens aux bienfaits des fruits et légumes. Organisée dans le cadre de la Semaine du goût, l’exposition, à caractère ludique, a été présentée dans les collèges des deux départements pendant plusieurs années.

Nous travaillons actuellement avec l’association Les Amis de Georges Guyon (1850-1915), pour faire connaître l’œuvre de cet architecte qui est un précurseur du logement social en France.

Chris : nous faisons du rewritting de textes de catalogues ou de publications destinées à la jeunesse pour des musées. Nous avons élaboré des « parcours découvertes » dans des petits sites patrimoniaux (châteaux et maisons remarquables). L’an dernier, nous avons été sollicitées par Paris Musées pour concevoir un kit pédagogique, destiné aux écoles et aux centres de loisirs de la Ville de Paris, sur les collections et les oeuvres liées au sport, dans le cadre des Jeux olympiques.

Aujourd’hui, nous avons la chance de pouvoir sélectionner les projets sur lesquels nous avons envie de travailler. Mais de manière générale, nous nous tournons davantage vers l’écriture, en tant qu’autrices indépendantes hors de l’agence.

Comment a évolué votre activité « conception et écriture de livres » ?

Laurence : Notre carrière d’autrices a débuté à partir d’un projet de médiation culturelle développé au sein de l’ibis et l’allégorie, il s’agit d’un loto-puzzle et de son livret pédagogique sur les fruits dans l’art édité à la Réunion des musées nationaux (RMN). Puis les projets éditoriaux se sont enchaînés. Aujourd’hui, nous répondons à des demandes d’éditeurs comme Bayard jeunesse pour lequel nous travaillons sur des fictions historiques, le dernier titre étant « La véritable histoire de Aubin à la cour du roi François Ier » dans la collection « Les romans doc Histoire », ou Nathan pour « Créatures fantastiques du Japon ». En parallèle, nous apportons des idées d’ouvrages ou de nouveaux titres.  

Un patchwork des premières de couverture d’ouvrages ou de guides de musées co-écrits par les deux autrices ou d’affiches de salon littéraire. Montage Makanisi.

Comment vous vient une idée, un thème de livre ?

Laurence : Cela part d’un coup de cœur, d’une rencontre, d’une exposition ou du travail en cours. Un livre en entraîne parfois un autre. La plupart de nos idées sont retenues par les éditeurs. On choisit également ces derniers en fonction de leur ligne éditoriale.

Chris : le facteur temps joue aussi. Nous devons être persévérantes. Un sujet que nous avions proposé, mais qui n’avait pas été retenu, est parfois accepté plus tard. Parfois, suite à l’une de nos propositions, l’éditeur réoriente notre travail. Il y a une transformation du sujet à partir d’un projet.

Laurence : Nous restons toujours souples et ouvertes aux suggestions d’un éditeur. Aujourd’hui, nous connaissons bien les maisons d’édition et ce qui peut les intéresser.

La cible de vos livres est-elle uniquement la jeunesse ?

Laurence : nous ciblons en priorité la jeunesse, mais également le grand public.Nous aimerions, d’ailleurs parfois revenir plus souvent à une écriture plus adulte. Nous sommes dans la transmission, nous avons envie de partager. Avec la jeunesse, on peut faire ce travail de transmission. Le travail de synthèse et d’écriture est passionnant. Faire passer des idées complexes sur un mode accessible est un challenge.

Lire aussi : Galerie-Art-Brazza : changer le regard sur l’art. https://www.makanisi.org/galerie-art-brazza-changer-le-regard-sur-lart/

Selon votre ligne éditoriale, vous vous spécialisez plutôt sur des thèmes. Votre approche est-elle volontairement transversale ?

Laurence :  notre approche est en effet transversale. Notre première publication portait sur l’art des peuples du monde parue dans la collection Nomade (RMN). S’ouvrir aux autres, sortir de notre zone de confort, de ce que l’on connaît et apprendre de l’autre, quel qu’il soit, est important pour nous.

Chris : À travers les âges, une culture du déguisement s’est dessinée dans l’art. Dans le livre « Qui suis-je ? Le déguisement dans l’art », paru chez Seuil, nous avons abordé la question du déguisement et de l’identité à travers des rois, des reines et des célébrités, qui se sont parés des attributs d’un autre personnage, ou des artistes qui se transforment. Le déguisement, approché ici de manière transversale, renvoie à des questions universelles : qui suis-je ? Qu’est-ce que je donne à voir de moi ? Pourquoi je me cache ? Pourquoi je me protège à travers le masque par exemple ? Dans l’ensemble, excepté le livre sur le Japon, nous ne mettons pas de frontières. Il s’agit d’ouvrir largement le regard des jeunes.

Comment procédez-vous avec les musées ?

Laurence :  pour nous, les musées sont moins prescripteurs d’ouvrages. Ils éditent rarement en dehors des catalogues d’exposition, mais ils font des co-éditions. À titre d’exemple, Actes Sud Jeunesse a co-édité deux guides de musées dont nous sommes les autrices : « Objectif Museum, le guide des visites en famille » avec le Museum national d’histoire naturelle, et « Objectif musée du Quai Branly, le guide des visites en famille », avec le Musée quai Branly.

Quels sont les produits spécifiques que vous faites pour les musées ?

Chris : nous avons travaillé avec la Ville de Paris pour l’ensemble de ses musées, sur un kit pédagogique. Nous avons conçu un parcours de visite, salle par salle, au château de Sully en Bourgogne, qui possède des œuvres d’art, et fait du conseil sur l’élaboration d’un parcours pour la maison des métiers d’art dans le Bazois. Nous concevons également des jeux de plateau comme celui élaboré pour le musée de la Tapisserie de Bayeux ou la Grotte de Lascaux.

Dans le cadre d’un projet 2025, nous serons sollicitées pour encadrer des collégiens et des lycéens pour qu’ils réalisent un parcours de visite dans un musée parisien.

Laurence : en médiation culturelle, nous travaillons sur la lecture d’images. Ce sont des textes liés à des œuvres qui permettent de les regarder différemment et de les approfondir. C’est une manière d’« entrer » dans ces oeuvres.

Chris :  dans le patrimoine artistique africain, où la dimension rituelle ou sacrée n’apparait pas immédiatement, cette approche est indispensable. En Europe, nous en avons fait des objets esthétiques, qui perdent une grande partie de leur sens, car ces oeuvres ont une autre finalité et ont été créées pour d’autres raisons. Ce détournement pose un problème. Il est donc important de fournir toutes les clefs de lecture possibles d’une œuvre, aux visiteurs et aux lecteurs. Telle a été notre démarche dans « Nyama, trésors des peuples d’Afrique » dans la collection Nomade de la Réunion des musées nationaux (RMN) ou dans « Le monde des masques » chez Palette…

Lire aussi : Une fenêtre sur la spiritualité Kota au Musée ethnographique de Genève https://www.makanisi.org/une-fenetre-sur-la-spiritualite-kota-au-musee-d-ethnographie-de-geneve/

L’ibis et l’allégorie n’étant pas une maison d’édition, comment peut-on vous repérer comme autrices ?

Chris : À part la collection Nomade que nous avons créée au sein de la RMN, pour le reste, nous sommes entrées dans des collections d’éditeurs existantes, telles que Les Romans doc Histoire ou « L’art en famille » de Larousse. Nos livres sont parfois édités hors-collection, en tant qu’ouvrages uniques.

Quelles sont vos signatures ?

Chris : Nous intervenons en tant qu’autrices individuelles ou en tant qu’agence. Dans le premier cas, nous signons de notre nom. Pour nous identifier, il faut taper nos noms sur les réseaux sociaux ou sur le site de La Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse.

Dans le second cas, c’est l’agence qui apparaît avec la mention conception l’ibis et l’allégorie. Pour des expositions, les affiches et les jeux de découvertes sont signées l’ibis et l’allégorie, de même que les parcours de musées.

Vous travaillez en duo… Qui fait quoi ?

Laurence : nous démarrons à deux. L’une ou l’autre propose une idée de livre, parfois l’idée s’impose comme une évidence aux deux. Ensemble, on construit le livre (synopsis ou chemin de fer) et on commence à faire des recherches documentaires dans les bibliothèques. Il y a un brassage d’idées à deux. Quand le projet est finalisé et le chemin de fer accepté, on se répartit les pages. Chacune complète la documentation puis rédige sa partie. La première mouture finie, on relit ensemble. On lisse les textes, on adapte la manière d’écrire pour qu’elle corresponde au style de la maison d’édition. Notre duo est un échange, un partage. C’est ainsi qu’il est le plus vivant.

Chris : Nous faisons ensemble la phase de relecture des textes à voix haute, pour que le texte sonne bien à l’oreille des deux.

Vous n’êtes pas toujours que vous deux. Vous travaillez aussi avec une maison d’édition, voire un illustrateur…

Laurence : pour les guides sur les musées, le site institutionnel est évidemment dans la boucle de relecture et d’informations. Pour le reste des productions éditoriales, cela se passe comme partout ailleurs. Il y a notamment la phase de validation scientifique par un expert. En revanche, nous n’avons jamais eu, jusqu’à aujourd’hui, de lien direct avec la personne chargée de l’illustration. C’est l’éditeur qui la choisit et qui discute avec elle. Ce travail à plusieurs concerne trois ouvrages hors collection et des romans-images doc. Sinon, tous nos livres sont illustrés avec des photos d’oeuvres d’art ou scientifiques. 

Sur quels réseaux sociaux apparaissez-vous ?

Chris : je suis sur Facebook, X, Instagram et Bluesky. L’ibis et l’allégorie, en tant qu’agence, est sur Instagram, X et Facebook.

Laurence : je suis seulement sur Instagram, avec lequel je me sens plus à l’aise, et X. Outre les réseaux sociaux, chacune est membre, à titre personnel, du Conseil international des musées ou International Council Museum (ICOM) et du ICOM-CECA, un comité qui rassemble des professionnels de musées spécialistes de l’éducation et de la médiation. C’est une activité de recherche à laquelle nous sommes attachées.

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