
La lutte contre la corruption est au cœur de l’action d’un groupe d’organisations non gouvernementales qui opère en République démocratique du Congo. L’impuissance de l’État a conduit la société civile à se jeter dans la bataille. Les révélations sur les scandales liés à la corruption, à la concussion et aux détournements de fonds publics rythment la vie en RDC. Pire, la justice, connue pour son laxisme, semble parfois réticente à s’attaquer aux auteurs présumés de ces actes.
Ernest Mpararo, le secrétaire exécutif de la Ligue congolaise de lutte contre la corruption (Licoco), est en première ligne. Déterminé, il se bat avec les moyens qui sont les siens, malgré certaines pesanteurs.
Propos recueillis par Arthur Malu-Malu.
Makanisi : Pouvez-vous présenter brièvement la Licoco ?

Ernest Mpararo : La Ligue congolaise de lutte contre la corruption (Licoco) est une organisation non gouvernementale fondée en 2004. Elle fait la promotion de la bonne gouvernance en général. La Licoco préconise notamment la bonne gestion des finances publiques et la bonne gouvernance du secteur minier, qui est l’un des piliers de l’économie nationale. Elle prône, d’autre part, la transparence et la redevabilité des partis politiques. Nous sensibilisons également les citoyens aux faits de corruption. Les Congolais sont ainsi appelés à dénoncer tous ceux qui se livrent à cette pratique. C’est un geste patriotique qui pourrait contribuer au décollage économique de la RDC.
Quels sont les maux auxquels le secteur minier congolais est confronté ?
Premièrement, dans ce pays se perpétue le phénomène que nous appelons la capture de l’État. Cela signifie que les élites politiques contrôlent le secteur minier pour en tirer des bénéfices personnels. La corruption dans ce secteur est institutionnalisée, depuis la signature des contrats jusqu’à l’exportation, en passant par l’exploitation. Les élites politiques nationales, provinciales et locales se livrent à cette pratique. Sans lutter efficacement contre la corruption qui gangrène la société, on ne pourra jamais avoir un secteur minier contribuant comme il faut au développement du pays.
Nous essayons, dans la mesure du possible, de pousser l’État à respecter ses engagements
Quelles sont vos méthodes de lutte contre la corruption ?
La Licoco travaille avec le gouvernement et les institutions publiques. Elle les accompagne dans la mise en œuvre des réformes destinées à renforcer la lutte contre la corruption au sein des institutions publiques. Avec l’État, nous avons participé à la mise en branle de certaines réformes. Nous avons pris part, par exemple, à la réforme du Code minier. Nous participons à l’élaboration du budget, à la réforme des finances publiques, à la réforme de la justice, à la réforme foncière… Nous apportons notre part de contribution à la mise en place de certains mécanismes de contrôle. Nous introduisons des éléments liés à transparence et à la redevabilité et, bien évidemment, à la lutte contre la corruption. Avec l’État, nous nous penchons également sur le changement climatique. Nous avons des échanges à travers des plates-formes de dialogue tripartite (État, société civile et autres partenaires). Nous essayons, dans la mesure du possible, de pousser l’État à respecter ses engagements. Le secteur privé est à la fois victime et auteur d’actes de corruption. Cependant, nous n’avons pas encore abordé la question avec le secteur privé. Nous travaillons aussi avec les citoyens dans les activités de sensibilisation, pour leur demander de dénoncer les cas de corruption.
L’État se montre-t-il coopératif ?
L’État nous écoute. Globalement, les choses se passent bien, à quelques nuances près. Les pouvoirs publics nous approchent et nous invitent. Ils donnent leur point de vue et nous donnons le nôtre. Nous ne pouvons pas dépasser certaines limites. Mais le dialogue est là, de toute façon, même si des progrès restent à faire.
La justice en général, et en particulier les hauts magistrats qui composent le parquet, sont instrumentalisés par les élites politiques
Quel est le rôle de la justice dans la lutte contre la corruption ?
Nous dialoguons avec les institutions publiques. Nous avons signé un protocole d’entente avec l’Inspection générale des finances, par exemple. Nous publions les rapports de l’IGF pour que la population se les approprie. Nous avons fait ce travail avec l’IGF, même avec la Cour des comptes. Et nous pouvons nous satisfaire d’avoir influé sur certaines décisions. Depuis 2006, les cours et tribunaux ne rendaient pas de comptes. Ils n’avaient jamais été contrôlés. Ils n’avaient jamais été audités. Cependant, l’année passée, la Cour des comptes a accepté nos propositions. Et elle a mis en place une équipe chargée de contrôler les cours et tribunaux. Le rapport qui en est sorti est accablant pour le système judiciaire congolais. Le nouveau ministre de la justice, qui prend en considération ce rapport, a ouvert la voie à la réforme de la justice. La justice en général, et en particulier les hauts magistrats qui composent le parquet, sont instrumentalisés par les élites politiques.
Le nouveau ministre semble animé de bonnes intentions…
Nous craignons toutefois qu’il ne soit bloqué quelque part. Il risque d’être confronté à des difficultés lorsqu’il s’attaquera aux acteurs les plus costauds.
Lire aussi : RDC. La nouvelle Première ministre face à d’immenses défis.https://www.makanisi.org/rdc-la-nouvelle-premiere-ministre-face-a-dimmenses-defis/
Comment financez-vous vos activités ?
Nous avons des partenaires qui financent nos activités. Parmi eux figurent le gouvernement canadien et l’AFD, l’agence française de développement. En tant que membre de Transparency International, la Licoco reçoit aussi des appuis financiers qui passent par cette organisation internationale. Celle-ci a pour mission de combattre la corruption des gouvernements et des institutions dans le monde. Cette organisation publie des indices mondiaux sur la corruption et se prononce sur les actions gouvernementales. Le gouvernement fédéral américain nous apporte son soutien financier, à travers Transparency International.
Les défis que nous devons relever sont à la hauteur de l’immensité de ce pays. Mais les moyens humains et financiers dont nous disposons ne sont pas à l’avenant.
Quelles sont les difficultés auxquelles vous faites face ?
La principale difficulté est liée au fait que les hommes et les femmes politiques en général ne veulent pas changer de comportement. Ils ne regardent pas d’autres pays autour de nous. L’autre difficulté est que nous sommes limités sur le plan des moyens. La RDC est un très grand pays en termes de superficie. Les défis que nous devons relever sont à la hauteur de l’immensité de ce pays. Mais les moyens humains et financiers dont nous disposons ne sont pas à l’avenant.
Est-ce relativement facile d’accomplir votre mission dans l’environnement congolais ?
Ce n’est pas du tout facile. C’est pour cela que nous nous attachons à réunir les preuves irréfutables de ce que nous avançons. Si nous recueillons des indices, sans pour autant disposer de solides preuves, nous demandons des enquêtes approfondies. Nous écrivons aux organismes spécialisés pour dire que nous avons appris telle ou telle autre chose et que nous souhaiterions qu’une enquête soit diligentée. Nous sommes en collaboration avec l’IGF. Lorsque nous recevons des informations sensibles et éminemment importantes, qui touchent aux intérêts de la nation, nous en faisons part à l’Inspection générale des finances. Et l’IGF s’arrange pour envoyer ses inspecteurs et souvent ils découvrent des choses. Ces inspecteurs sont allés à la Cominière pour faire toute la lumière sur certains dossiers. Ils ont ainsi découvert que la Cominière a vendu, à vil prix, des parts à Simon Cong, un influent homme d’affaires de la communauté chinoise en République démocratique du Congo. L’IGF a établi que les parts de la Cominière ont été bradées lors de cette opération. Le fruit de cette vente a disparu. Le nom d’une ancienne ministre est cité dans cette affaire. Le rapport de l’IGF fournit des éléments cruciaux. À la justice de se saisir de ce dossier et d’établir les responsabilités des uns et des autres et de sanctionner lourdement, sans la moindre complaisance, tous ceux et toutes celles qui mériteraient de l’être.
Comment se passe la coopération, si coopération il y a, entre la Licoco et les autres organisations qui luttent contre la corruption en RDC ?
Nous travaillons en bonne intelligence. Il peut y avoir des divergences sur certains sujets, mais la collaboration se déroule bien avec nos collègues. Nous tenons des réunions ensemble sur des thèmes spécifiques, surtout à propos du secteur minier. Nous effectuons parfois des visites ensemble sur des sites miniers. Nous avons visité Glencore, KCC, Mumi, Boss Mining, TFM Mining qui est devenue CMOC, STL, Meltakol, etc. Nous nous sommes rendus sur le terrain. Nous étions une dizaine d’organisations au total.
Les rapports que nous publions, qui peuvent être compromettants pour certaines personnes, sont étayés de solides preuves
Comme vous vous attaquez à de gros intérêts financiers, ne craignez-vous pas pour votre sécurité, dans un environnement où le recours à la violence n’est pas rarissime ?
Nous prenons certaines dispositions que je ne pourrais pas dévoiler ici pour des raisons évidentes. Je suis tout de même connu en RDC. J’ai participé à la conception et à l’élaboration d’une série de réformes. Les magistrats et les responsables des services de sécurité et de l’ANR me connaissent. Les rapports que nous publions, qui peuvent être compromettants pour certaines personnes, sont étayés de solides preuves. Si cette approche ne nous préserve pas de certaines menaces, elle atténue néanmoins les risques auxquels nous pourrions être exposés. Jusqu’ici nous n’avons pas eu de problème particulier après avoir publié un document, que certains pourraient qualifier d’explosif. Nous ne faisons le jeu d’aucun parti politique. Je ne suis encarté à aucun parti politique et la Licoco ne prend pas position par rapport aux partis politiques. Notre travail n’est pas politisé. Personnellement, je n’ai jamais eu de problème pour sortir du pays par l’aéroport de Kinshasa. Je n’ai jamais été empêché de prendre l’avion pour aller à l’intérieur du pays ou à l’étranger.
Avez-vous le sentiment que les Congolais en général ont intériorisé le fait que la lutte contre la corruption doit être menée à tous les niveaux, dans l’intérêt supérieur de la nation ?
Je pense qu’il y a une prise de conscience collective. La grande majorité des Congolais sait que la corruption, la fraude et le détournement de fonds publics plombent le développement économique du pays. Ils comprennent le bien-fondé de notre démarche et dès qu’ils en ont l’occasion, ils n’hésitent pas à le dire ouvertement aux autorités.
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