24.5 C
Kinshasa
vendredi 24 septembre 2021
HomeEntreprisesRDC. Louis Watum : les mines, au cœur

RDC. Louis Watum : les mines, au cœur

Né à Kinshasa en mars 1962, Louis Watum a roulé sa bosse. En effet, le président de la Chambre des Mines de RDC et directeur général de Kipushi Corporation a derrière lui une longue carrière, qui lui a permis de participer à tous les stades de développement d’une mine. Une expérience acquise dans différents pays, plusieurs filières et au travers d’une diversité de cultures d’entreprise.  Pour lui, le savoir-faire minier n’a d’intérêt que mis au service du développement du pays. Retour sur un parcours atypique.  

Il a à peine 12 ans quand sa vie bascule sous un coup du destin. Nestor Watum, son père, alors ambassadeur au Tchad, est accusé d’avoir détourné des timbres en or quand il était ministre des PTT. Toute la famille rentre au Zaïre (actuelle RDC) où le père est incarcéré dans la prison de Luzumu, dans le Bas-Congo (Kongo Central).

Une vie bouleversée

Pour Louis Watum, élevé dans les valeurs d’honnêteté, de loyauté, d’intégrité, dans l’amour du prochain et le respect de l’autre, le choc est rude. Il ne comprend pas. « Son procès et son emprisonnement m’ont traumatisé. Mon père était un homme intègre. Il n’avait pas de compte bancaire en Belgique ou en Suisse, ni de biens à l’étranger ». Innocenté six ans plus tard, Nestor Watum sortira de prison, mais le mal était fait.

« Son procès et son emprisonnement m’ont traumatisé. Mon père était un homme intègre. Il n’avait pas de compte bancaire en Belgique ou en Suisse, ni de biens à l’étranger »

Outre le chagrin de voir son père en prison et ses parents se séparer, Louis voit également son quotidien se transformer de fond en comble. Finie la vie aisée dans les lieux huppés. « Nous sommes allés vivre, ma mère et mes soeurs, dans un quartier populaire et notre niveau de vie a fortement baissé. J’ai dû changer d’école et me faire de nouveaux amis. C’était un monde différent, c’était troublant », se souvient Louis Watum. Il ne se découragera pas pour autant. « Il fallait faire contre mauvaise fortune bon cœur et continuer malgré tout. Cela m’a donné, très tôt, plus de maturité. Je n’ai pas été porté vers la jeunesse insouciante. J’ai compris que je devais prendre ma vie en main ».

Des études d’ingénieur minier

Après le bac, il choisit de faire polytechnique et des études d’ingénieur en chimie industrielle. Un choix auquel les déboires de son père n’ont pas été étrangers. « Quand mon père a été emprisonné, on lui a tout pris. Quand on l’a relâché, on ne lui a rien restitué. Il est mort pauvre. Face à cette situation, je me suis promis de ne jamais faire de la politique comme lui mais plutôt d’opter pour un métier technique et de travailler dans le privé ».

Après le bac, il choisit de faire polytechnique et des études d’ingénieur en chimie industrielle. Un choix auquel les déboires de son père n’ont pas été étrangers.

À l’Unilu, en graduate ingénieur en 1984 (Watum en haut, dernier rang, 2è à gauche)

Après une année préparatoire en polytechnique, à Kinshasa, et un séjour dans le village natal de son père, dans le Territoire de Mahagi (Ituri), une région montagneuse, où il goûte, avec ses cousins, aux plaisirs simples de la vie champêtre dans les caféiers d’arabica, tout en découvrant les traditions locales, il retourne à Kinshasa, dans l’espoir d’obtenir enfin une bourse pour poursuivre ses études universitaires en Belgique. En vain. Il atterrira à l’université de Lubumbashi dont le programme avait été aligné sur celui de l’université de Liège, avec les mêmes professeurs et les mêmes curricula. Un choix d’autant plus judicieux que l’Unilu enseignait la métallurgie, la chimie industrielle et les mines. Watum obtient un diplôme d’ingénieur « avec distinction ». 

De Marsavco à la Gécamines

Alors qu’il est en fin d’études, le groupe Unilever, détenteur de plusieurs plantations d’huile de palme dans la région de l’Équateur (nord-ouest) et de l’unité de fabrication des savons Marsavco, débarque à l’Unilu pour recruter du personnel. « On a passé un test. J’ai été retenu parmi les deux derniers postulants ». Remettant à plus tard les ambitions de carrière académique qu’il nourrissait, Watum rejoint Marsavco à Kinshasa en tant que savonnier. Il y restera un an.

L’envie de mieux gagner sa vie mais également de découvrir l’univers de la métallurgie le pousse à passer des tests pour entrer à la Gécamines. Bingo ! Il est embauché, en 1991, en qualité d’ingénieur de production en pyrométallurgie, aux usines de Shituru à Likasi. « On y produisait des cathodes de cuivre, du cuivre wire bar, du cobalt granulé, du cobalt cathodique, et un alliage blanc ».

« J’étais dans la salle des ingénieurs quand la porte s’ouvre. Débarquent une vingtaine de gars survoltés, qui me demandent de dégager. L’un d’eux me menace avec un seau d’acide sulfurique… J’ai compris que je devais partir »

La grande aventure minière allait-elle enfin commencer ? Pas vraiment. À son arrivée à Likasi, Watum reçoit sa première douche froide quand un ingénieur originaire de la région lui dit : « Ici tu vas être bien. Tu vas découvrir pour la première fois dans ta vie une maison de standard européen avec de l’eau chaude courante et le téléphone. Fils d’ancien ministre et ambassadeur ayant vécu en Europe dans mon enfance, je me suis demandé où j’étais tombé ». Mais en juillet-août 1993, les choses se gâtent sérieusement. « J’étais dans la salle des ingénieurs quand la porte s’ouvre. Débarquent une vingtaine de gars survoltés, qui me demandent de dégager. L’un d’eux me menace avec un seau d’acide sulfurique. Aucun de mes collègues ingénieurs ne bouge. J’ai compris que je devais partir. J’ai quitté la Gécamines ce jour-là. ».

Louis Watum, à Niamboulama, près de Kayes (Mali) en 2005

Au pays de l’apartheid

Confiant sa femme et son fils à sa belle-famille, Louis Watum quitte Lubumbashi pour se rendre en Afrique du Sud. « C’était un saut dans le vide. J’allais dans le pays de l’apartheid, je ne parlais pas anglais, je laissais ma femme et mon fils…». Arrivé à Johannesburg, il s’inscrit à l’université, en tant qu’étudiant post graduate, en métallurgie extractive et finit par trouver des petits boulots. Puis il fait venir sa femme et son fils qu’il installe dans un studio, baptisé « stade de football car il n’y avait aucun meuble ». Malgré la violence quotidienne à laquelle il est confronté dans certains quartiers de Johannesburg, il passe le cap, soutenu par le sentiment que quelque chose le protégeait, « de l’ordre de la grâce divine ». Le racisme ? Il apprendra à vivre avec et recommandera à ses enfants de ne pas se reconnaître dans les discours xénophobes mais de savoir se battre « quand les racistes vous empêchent de faire ce que vous voulez ».

C’est paradoxalement dans le pays de l’apartheid qu’il va démarrer une grande carrière dans le secteur minier.

L’expérience Anglo-American

C’est paradoxalement dans le pays de l’apartheid qu’il va démarrer une grande carrière dans le secteur minier. En 1995, il est engagé par la multinationale Anglo-American comme ingénieur de production dans les charbonnages de Witbank, à environ 140 km à l’est de Johannesburg. Puis à la Division Recherche et Développement du groupe, à Johannesburg où il devient directeur, après avoir inventé deux concepts en métallurgie extractive, brevetés en Afrique du Sud, au Canada et en Australie, qui améliorent les rendements de récupération des cellules de flottation. Puis Watum rejoint la Division Or d’Anglo-American, renommée Anglo-Gold, qui avait un projet au Mali. C’est ainsi qu’il se retrouve dans la mine d’or de Yatela, près de Kayes.

D’ingénieur de projet, il passera directeur de production puis des opérations. « Participer à tous les cycles organiques d’une mine depuis sa conception jusqu’à sa fermeture, en passant par les étapes d’études de faisabilité, de consultation des parties prenantes, de mise en service des installations, d’optimisation de la production, et en intégrant les aspects environnementaux critiques, est une expérience unique que très peu ont eu la chance d’avoir dans l’industrie minière. On y fait l’expérience des différents enjeux à chaque stade du développement de la mine. Cela m’a appris, chaque fois que je commence une nouvelle mine, à me projeter vers sa fin et à prendre les bonnes orientations dès son lancement ».

« On y fait l’expérience des différents enjeux à chaque stade du développement de la mine. Cela m’a appris, chaque fois que je commence une nouvelle mine, à me projeter vers sa fin et à prendre les bonnes orientations dès son lancement »

Retour en RDC

En 2006, Watum rentre au pays où il est embauché à la mine de Doko, future Kibali, dans le Haut Uele (nord-est) en tant que directeur général. Exploitée par Kibali Goldmines, c’est la plus vaste mine d’or de RDC. Il quitte l’entreprise en 2014 pour rejoindre le canadien Ivanhoe. Il est d’abord recruté à Kamoa Copper (Kamco), dans le Lualaba, où la filiale d’Ivanhoe a découvert  et développé l’un des plus grands gisements de cuivre au monde, qui est entré en production en juin 2021. Puis à Kipushi Corporation,une joint-ventureentre Ivanhoe et la Gécamines. Son job ? Relancer la production. « Je représente Ivanhoe dans ce partenariat.  Les deux partenaires qui ne se parlaient pas, ont brisé la glace et commencent à dialoguer. Dans quelques mois, on devrait voir la fumée blanche sortir de nos discussions », se réjouit Watum.

Mine de Kakula (Lualaba) : Louis Watum (à gauche), Robert Friedland (pdg d’Ivanhoe) au centre.

Diversité des cultures d’entreprise

Au vu de ses expériences professionnelles, quel regard porte-t-il sur les miniers ?  « Ce qui est commun aux miniers, c’est l’obligation de résultats. Toutes les compagnies ont des stratégies. Celles qui sortent du lot sont celles qui ont la capacité d’exécuter ces plans et d’obtenir les résultats escomptés, parfois au-delà des attentes ». Ce qui les différencie ? « La philosophie pour y arriver. L’école des Australiens est non conflictuelle mais très efficiente. Les Australiens mettent beaucoup de moyens dans la formation et le renforcement des capacités de la main d’œuvre locale. L’école des Sud-africains est plus abrasive, un peu militaire, mais tout aussi efficace. Pour survivre dans ce système, il faut avoir une bonne dose de résilience et ne pas laisser son amour propre être affecté par certaines réalités quotidiennes.  Mais les deux écoles produisent des résultats ».

« Toutes les compagnies ont des stratégies. Celles qui sortent du lot sont celles qui ont la capacité d’exécuter ces plans et d’obtenir les résultats escomptés, parfois au-delà des attentes »

Ses souvenirs des peuples rencontrés ? « Ce qui rapproche le Mali et la RDC, c’est l’hospitalité. Au cours de ma carrière, j’ai vécu dans plusieurs pays d’Afrique, j’ai rarement expérimenté une hospitalité comme celle reçue au Mali. Dans le Sahel, l’eau est une denrée rare, mais un Malien vous reçoit toujours avec un verre d’eau et vous fait sentir que vous êtes chez vous. Je n’ai pas senti la même hospitalité en Afrique du Sud où, j’ai connu des personnes formidables et très hospitalières,  mais où encore beaucoup de gens vous demandent ce que vous venez faire, lorsque vous vous y installez pour y travailler ».

Un secteur fortement concurrentiel

À Kipushi en 2020

Son parcours diversifié a valu à Watum d’être élu président de la Chambre des mines de la RDC en février 2020. Pris entre le marteau et l’enclume, comment jongle-t-il entre l’État et les miniers ?  « Mon ancienneté dans la profession, le fait d’avoir fréquenté de nombreux forums et de garder de bons rapports avec les différentes parties prenantes ainsi que le cercle des décideurs au sommet de l’État, me permettent de jongler entre les uns et les autres. Mais, dans la pratique, du côté des miniers notamment, ce n’est pas toujours facile car ce secteur, par définition, n’est pas fédérateur. Chaque minier est une proie potentielle pour un autre minier. Toute réserve minérale s’épuise. Dans 9 cas sur 10, l’effort d’exploration ne permettra pas de remplacer les réserves que l’on a aujourd’hui. Aussi une compagnie minière recherche-t-elle constamment avec qui elle peut s’associer pour assurer la longévité et la survie de son activité au moyen d’opérations de rachat, de création de joint-ventures, de prises de participations, etc. ».  Si les compagnies peuvent se fédérer pour des sujets qui affectent la planète comme le réchauffement climatique, pour d’autres questions, aucune ne jouera vraiment cartes sur table. Pas question de dévoiler ses forces et ses faiblesses. Il faut se montrer compétitif pour prolonger sa durée de vie.

« Chaque minier est une proie potentielle pour un autre minier. Toute réserve minérale s’épuise. Dans 9 cas sur 10, l’effort d’exploration ne permettra pas de remplacer les réserves que l’on a aujourd’hui »

Quid des sociétés chinoises qui dominent l’hinterland minier du cuivre et du cobalt dans l’ex-Katanga ? « Les Chinois ont l’appui de leur gouvernement qui peut faire pression sur nos gouvernants. Ils forment un cartel. On échange parfois avec eux, mais ils sont à part et fortement dominants. Leurs règles sont différentes. Ils bénéficient de prêts et de subventions de leur État au travers de véhicules financiers qui, à première vue, ont un caractère privé, mais sont, en réalité, une extension de leur appareil étatique. C’est donc de l’argent emprunté à faible taux d’intérêt avec un remboursement étalé sur le long terme. Ils peuvent prendre des actifs même s’ils ne sont pas directement rentables aujourd’hui et y injecter de l’argent jusqu’à ce que les choses marchent. Ils ne subissent pas les mêmes pressions de remboursement du capital emprunté que celles subies par les sociétés occidentales ».

Impulser l’émergence grâce aux mines

Le secteur minier est-il une bénédiction ou une calamité pour la RDC ? « Tout dépend des Congolais eux-mêmes ». Selon Watum, le cadre réglementaire et les lois sont bien conçus en RDC, même s’il y a parfois des zones d’ombre sujettes à interprétations.  Mais le grand problème est la capacité institutionnelle d’exécuter ces lois et d’en faire profiter le pays.  La solution ? « Mettre les personnes qu’il faut à la place qu’il faut. Personne ne peut faire cela à notre place. Parmi les 80 millions de Congolais, ce ne sont pas les compétences qui manquent dans tous les domaines de la vie nationale », martèle-t-il.

Pour Louis Watum, le plaisir de construire une mine n’est pas ce qui l’intéresse avant tout. « Ce qui m’intéresse, c’est qu’à travers une mine, on peut développer un pays ».

Pour Louis Watum, le plaisir de construire une mine n’est pas ce qui l’intéresse avant tout. « Ce qui m’intéresse c’est qu’à travers une mine, on peut développer un pays ». Les vraies mines, qui ont de la masse critique, pourvu que les décideurs au sommet de l’État aient une vision de développement, permettent d’asseoir des infrastructures lourdes (routes, chemins de fer, ports en eau profonde, centrales hydroélectriques, etc.), grâce auxquelles on peut propulser l’économie d’un pays dans le carré des économies émergentes, en très peu de temps.  « Le Haut-Katanga et le Lualaba ont aujourd’hui une infrastructure qui est de loin la plus sophistiquée et la plus avancée du pays. Ce n’est pas un hasard. C’est simplement parce qu’il était une fois l’Union minière et une vision de développement, soutenue par la branche financière de l’époque, la Société générale ». 

Le secteur minier peut permettre aux communautés de transformer leur vie. Louis Watum avec les chefs coutumiers de Doko (Kibali) en 2006

Renforcer les capacités locales

En outre, s’il se comporte de manière responsable, le secteur minier peut renforcer les capacités locales et permettre aux communautés de transformer leur vie.  « À Kibali, des jeunes gens ont saisi les opportunités d’affaire à bras le corps et sont devenus de véritables entrepreneurs créateurs de richesses. Ce sont des choses comme cela qui me rendent heureux quand je vais travailler dans une mine », insiste-t-il. Son souhait est aussi de voir émerger de grandes réussites congolaises dans le secteur minier, dont la majorité des acteurs nationaux sont, pour l’heure, principalement des artisans.

S’il se comporte de manière responsable, le secteur minier peut renforcer les capacités locales et permettre aux communautés de transformer leur vie. 

Le nouveau code minier, avec les cahiers des charges et la redevance, est un moyen d’instaurer ces écosystèmes autour des mines car les fonds sont là. Mais il faut renforcer les capacités et la vision à long terme des gestionnaires des fonds. « Une mine a une durée de vie limitée. Que va-t-on laisser aux générations futures après sa fermeture ? C’est ce débat qu’il faut impulser au niveau de la tripartite État-Société civile-Miniers ».

La douceur du foyer

En famille à Cape Town (Afrique du Sud) en 2017

Quand il n’est pas dans une mine, une usine ou une salle de réunion, Louis Watum abandonne sa tenue de minier (bottes, jeans et chemise kaki) ou son costume de directeur pour se délasser en famille. Il aime tout particulièrement lire « la Bible mais aussi des ouvrages sur l’équation développement et création de richesses, sur l’Afrique… ». Écouter également de la musique classique, notamment Mozart, Beethoven ou Vivaldi, et du gospel. Mais son plus grand bonheur est de passer du temps avec son épouse, qui est « à la fois une amie et une confidente. On se connaît depuis plus de trente ans. On parle et on rit beaucoup ensemble », sourit-il.

- Advertisment -

ARTICLES LES PLUS LUS