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samedi 3 décembre 2022
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RDC. Me Jacques Mukonga : quand l’art oratoire nourrit le débat public

Il impressionne par sa faconde, sa plume et la rigueur de ses arguments. Auteur de livres et d’articles scientifiques, il manie aussi bien l’écrit que la parole. Né à Kalemie, dans le Tanganyika, formé au petit séminaire Pie XII de la cité lacustre et à l’Université de Lubumbashi, Maître Jacques Mukonga Sefu est bien plus qu’un avocat d’affaires. Premier prix de concours d’éloquence, il a initié un concours de rhétorique, des débats contradictoires et des « Procès d’histoire ». Pour lui, l’art oratoire féconde le débat public. Un plus dans un contexte où les opinions ont tendance à se radicaliser. Zoom sur un parcours atypique.

Il voit le jour, au bord du lac Tanganyika, à Kalemie, le 27 mai 1987. C’est dans cette cité portuaire, où sont établis ses parents, que Jacques Mukonga Sefu fait ses études primaires et secondaires. Pas n’importe où ! À partir de la 3ème, il entre au collège Mwangaza (« lumière » en swahili) du petit séminaire Pie XII de Kalemie, où il décrochera, quelques années plus tard, son diplôme d’État (baccalauréat), option latin et philosophie.

Chez les Mukonga, « une journée bien remplie, c’était l’école, le bureau, la paroisse et la maison ».

Devenir prêtre

Avait-il la vocation sacerdotale ? « L’image du prêtre symbolisait la réussite. Il se déplaçait à moto, habitait dans de beaux bâtiments et les grandes cérémonies d’ordination rassemblaient toute la ville. Tout cela m’a déterminé à entrer au petit séminaire », confie Jacques. Quand il annonce à ses parents son intention de devenir prêtre, son père, gardien à la prison de Kalemie, hésite. Mais, très engagé dans l’église catholique, il finit par accepter son choix. Dans la famille Mukonga, être catholique est dans l’ordre des choses. Faire des études va également de soi. « Mes parents avaient intériorisé que la réussite était l’école  ». Le travail et l’honnêteté sont d’autres valeurs familiales. Chez les Mukonga, « une journée bien remplie, c’était l’école, le bureau, la paroisse et la maison ».

Jacques Mukonga, enfant, entouré de ses parents

Le pivot de la famille

De sa mère, enseignante dans le primaire, Jacques Mukonga, père de deux fillettes (l’une de 3 ans et l’autre de 5 mois), conserve une image forte. « Ma mère, qui était aussi couturière, se réveillait à 5 heures du matin pour coudre des brassières, avant de nous réveiller. Puis elle allait enseigner. Elle revenait à 12 heures à la maison et recommençait à coudre jusqu’au soir. Vers 19 h–20 h, elle préparait les beignets jusqu’à 23 heures. On l’attendait dehors ». Pas question pour les enfants de se tourner les pouces. Jacques aide sa mère à vendre ses brassières et ses beignets, ainsi que des cigarettes et autres babioles. Le week-end est consacré aux travaux champêtres. « On allait à pied jusqu’au village, situé à 30 km ».

Sa mère, qui a toujours eu un champ, était le pivot de la famille. Une image maternelle et, plus largement, de la femme, gravée dans sa mémoire, qui balaie tous les poncifs sur les femmes. « La femme a toutes les qualités qu’on attribue à l’homme. La femme réelle est l’homme de fiction et l’homme réel est la femme de fiction. Dans mon entourage, les mères faisaient tout », martèle Jacques.

«  La femme a toutes les qualités qu’on attribue à l’homme. La femme réelle est l’homme de fiction et l’homme réel est la femme de fiction… »

Le « pouvoir de la langue »

De ses études au petit séminaire, qu’il a pu suivre en partie grâce au soutien de Louis de Winter, un coopérant belge qui gérait le garage du diocèse de Kalemie, Jacques garde un excellent souvenir. C’est là qu’il apprend les règles du « pouvoir de la langue », l’un des arts libéraux du trivium latin, dans lequel il excellera plus tard. Des règles qui passent d’abord par la lecture, obligatoire au collège. Devenu responsable de la bibliothèque du collège et de celle du petit séminaire, Jacques dévore aussi bien les oeuvres de Birago Diop, de Camara Laye et autres écrivains africains, que des ouvrages spirituels et des bandes dessinées sur Sainte Joséphine Bakhita, Don Bosco ou Isidore Bakanja, des livres prêtés aux élèves par Albert Nissens, père missionnaire d’Afrique.

C’est là qu’il apprend les règles du « pouvoir de la langue », l’un des arts libéraux du trivium latin, dans lequel il excellera plus tard.

Jacques s’initie à la rhétorique en écoutant les homélies. « Au petit séminaire, on était les réceptacles des jeunes prêtres, qui avaient de grandes qualités intellectuelles et lisaient beaucoup. Pour nous, les écouter et comparer leur talent d’orateur était très important ». À la récréation, les garçons s’exerçaient aux joutes oratoires et, lors des fêtes, organisaient des séances de déclamation. Jacques se souvient notamment de Laurent Lubulu, ancien recteur au petit séminaire, établi aujourd’hui aux États-Unis, un meneur d’hommes, très brillant et grand orateur. « On se battait pour s’identifier à sa manière de s’exprimer ».

Parce qu’il était excellent en français, Jacques gagne, en sixième, un concours de dissertation organisé par la Mission de l’Organisation des Nations unies en RDCongo (Monuc qui deviendra Monusco). Cela lui vaut une bourse de trois ans, pour étudier à l’extension de Kalemie de l’Université de Lubumbashi (Unilu). Il refuse, car, pour lui et sa famille, « les études supérieures, c’est Lubumbashi, là où il y a de vrais professeurs ».

Lubumbashi et son campus

À Lubumbashi, Jacques est accueilli par son frère aîné, qui est magistrat. Dès l’aéroport, ce dernier lui apprend comment monter dans une voiture, non pas la tête la première, mais d’abord les jambes. La seconde leçon portera sur l’art de traverser une rue. La découverte de la ville, qui était en 2005 la capitale de l’ex-Katanga, est un choc. D’un côté, Jacques est impressionné par la vaste superficie de ce centre urbain, par ses feux de signalisation, ses rues asphaltées et ses transports urbains, « alors qu’à Kalemie, on marchait à pied. Pour moi, les Lushois gaspillaient leur argent en prenant les transports. Pour ma part, j’allais de Bel Air jusqu’à l’université à pied », se souvient le jeune homme. 

Jacques Mukonga et son ami Mutidja Bungwe (à gauche), collège au petit séminaire et à l’Unilu et confrère avocat. 2006

En revanche, quand il met les pieds au campus, c’est la déception. Celui qui venait de quitter un petit séminaire de quelque 40 personnes, très propre, avec une discipline et des horaires stricts, découvre un campus sale, désordonné et surpeuplé. Un « vrai maquis », dira son frère. Mais « le pays venait juste de sortir de la guerre et, en 2006, avec le 1+4 (gouvernement de transition composé du président Joseph Kabila et de 4 vice-présidents. NDLR), ce n’était pas facile pour les responsables de l’Unilu. L’argent n’arrivait pas », tempère Jacques.

Dans ce nouveau paysage urbain, Mukonga se trouve confronté à d’autres manières d’être et de penser qui l’amènent à relativiser certaines choses, dont la notion de richesse.

Tout est relatif

Dans ce nouveau paysage urbain, Mukonga se trouve confronté à d’autres manières d’être et de penser qui l’amènent à relativiser certaines choses, dont la notion de richesse. « À Kalemie, on était riche avec très peu, avec deux ou trois taxis vélos et une télévision. Ce n’était pas le cas à Lubumbashi ». C’est dans cette ville qu’il découvre la télécommande. À Kalemie, la famille n’avait pas de télévision et ceux qui en possédaient une, n’utilisaient pas encore ce gadget.

Il prend ainsi conscience que la vérité absolue n’existe pas et que les mœurs peuvent différer d’un endroit à l’autre. Ce qui lui paraissait immoral, comme les filles en bikini, ne l’était pas ici. Il se débarrasse ainsi de certains préjugés mais pas des bases de la formation humaine et intellectuelle qui font l’honnête homme, qu’on lui a inculquées à la maison et au séminaire. Ces valeurs sont solidement ancrées en lui. Il peut rouler sa bosse sans craindre de trébucher.

Avocat d’affaires

À défaut d’étudier la diplomatie, son choix initial, Jacques opte pour le droit, sur les conseils de son frère. Il fait trois ans de graduat et deux ans de licence en droit privé et judiciaire. À la fin de ses études, il espère être engagé comme agent d’impôt dans l’administration provinciale du Katanga. Mais on y embauche surtout des jeunes du cru. Originaire du Maniema par son père, il n’est donc pas retenu. En 2013, reçu premier sur 300 candidats au test d’admission du barreau de Lubumbashi, il entre dans l’univers des avocats par la grande porte.

En 2013, reçu premier sur 300 candidats au test d’admission du barreau de Lubumbashi, il entre dans l’univers des avocats par la grande porte.

Il travaille dans plusieurs études, où il est apprécié pour ses qualités d’expression écrite et orale, avant d’ouvrir, en 2015, son propre cabinet, qui porte son nom. Il se spécialisera dans le droit des affaires, plus rémunérateur que d’autres spécialités. En 2012, la RDC avait adhéré au droit Ohada, applicable dans 17 États d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Ouest, que beaucoup d’avocats et de juges ne connaissaient pas. Maitre Mukonga s’investit alors très vite dans ce créneau, prenant ainsi de l’avance sur ses confrères.  

Lauréat Premier prix

Début 2018, le barreau de Lubumbashi organise une compétition pour présélectionner le candidat qui doit le représenter au concours d’éloquence qu’organise la Conférence internationale des Barreaux (CIB) lors de son 33è congrès. Jacques Mukonga est retenu. Son sujet ? « La neutralité est-elle une forme de lâcheté ? ». Il envoie son texte et est sélectionné pour la finale prévue à Lausanne en Suisse. Après un premier refus, il obtient, in extremis, son visa, grâce à l’intervention de bâtonniers congolais. Les frontières du pays de la neutralité lui sont ouvertes.

À Lausanne, Me Mukonga remporte le premier prix. C’est la consécration pour le jeune avocat, d’autant que le président du jury, le célèbre bâtonnier Marc Bonnant, l’avait proclamé gagnant, avant même l’annonce du jury.

À Lausanne, Me Mukonga remporte le premier prix. C’est la consécration pour le jeune avocat.

À nouveau pays, nouvelles impressions. « Dès l’aéroport, j’ai constaté que la RDC avait beaucoup de retard et que la Suisse était de loin en avance sur nous ». Au passage, certains clichés volent en éclats. « Pour nous, le Blanc était toujours pressé, ponctuel et ne répondait pas quand on lui parlait. Or les Suisses pouvaient être en retard et tous ceux à qui j’ai demandé mon chemin, m’ont répondu avec gentillesse et précision. Je n’ai pas fait l’expérience du racisme ni à l’hôtel ni ailleurs ». Sur le plan professionnel, ses échanges avec d’autres avocats sont autant de matières à réflexion. La réponse d’un avocat de l’Empire du milieu, à qui il notifie que les Chinois sont nombreux en RDC, le laisse perplexe. « Nous sommes le nombre qu’il faut pour dominer le monde », lui avait rétorqué, impassible, le jeune chinois.

Me Mukonga dans son étude.

Tout est encore relatif

Après Lubumbashi, le voilà, une nouvelle fois, confronté à la relativité des choses. Il découvre qu’avec 4000 euros, un avocat suisse pouvait avoir du mal à boucler ses fins de mois, alors qu’en RDC, on pouvait bien vivre avec deux fois moins. « J’ai compris que la diaspora pouvait avoir des difficultés à envoyer de l’argent au pays alors que la famille la croit riche ».

Jacques Mukonga s’interroge aussi sur le rôle de l’impôt. « Chez nous, beaucoup ne paient pas ou paient peu d’impôt et l’argent circule de main en main. C’est une grande différence avec la Suisse ». Même questionnement sur la solidarité. « En RDC, la solidarité ne profite pas au pays, car elle est affirmée à l’échelle de la famille. Le nous congolais a du mal à exister. Celui qui a l’argent, s’occupe des autres membres de la famille. Mais c’est une pseudo solidarité, car on donne à la famille ce qu’on enlève à la nation ».

« En RDC, la solidarité ne profite pas au pays, car elle est affirmée à l’échelle de la famille. Le nous congolais a du mal à exister… »

Rester au pays

Les concours d’éloquence que remporte Me Mukonga, déjà connu pour son habilité oratoire, vont affirmer sa notoriété. Il entre alors dans la légende de ceux « qui ont gagné au pays des Blancs ». Une victoire perçue comme une revanche sur l’histoire, qui décomplexe certains jeunes congolais. Mais contrairement à l’idée répandue qu’après une telle consécration, « rester au pays est un gaspillage », Mukonga préfère, pour sa part, continuer à travailler en RDC où il souhaite contribuer à l’autonomie des jeunes. Le rôle de l’intellectuel, pourvu qu’il accepte de rester dans le milieu, n’est-il pas de capter les vibrations sociales, de les rendre compréhensibles et de leur donner un langage et un corpus ?

Les concours d’éloquence que remporte Me Mukonga, déjà connu pour son habilité oratoire, vont affirmer sa notoriété. Il entre alors dans la légende de ceux « qui ont gagné au pays des Blancs ».

De l’éloquence…

C’est sur le terrain de la maîtrise de la parole qu’il va positionner ses actions, après avoir constaté que beaucoup d’étudiants, et même des enseignants et des avocats, ont du mal à s’exprimer, à structurer leur pensée et à définir des concepts. Outre le concours Tshimbadi (nom d’un célèbre bâtonnier de Lubumbashi) qu’il a créé en 2014 à la faculté de droit de l’Unilu, Mukonga organise des débats contradictoires dans son club Éloquence, participe à des jurys et initie des Procès d’histoire dans le cadre de son association Congo-Culture. « Nous partons de livres qui traitent de personnages historiques. Certains sont à charge, d’autres sont plus nuancés sur le rôle joué par ces personnages. On fait revivre ces controverses dans nos procès. Nous avons fait le procès de Léopold II, Mobutu, Tshombe et Lumumba », renseigne l’avocat.

Très vite, le « phénomène Mukonga » fait des émules. Des concours et des joutes sur le bien parler sont organisées ici et là, dans les facultés, les lycées, parmi les jeunes et les moins jeunes. 

… au débat contradictoire

Pour Mukonga, l’art de la parole ne se limite pas à sa dimension rhétorique. Il met aussi en jeu l’apprentissage et l’acceptation du débat contradictoire. Cette approche est particulièrement visible au niveau des Procès d’histoire qu’il anime. « En Afrique, on a du mal à aborder de grandes questions. Peu ont le courage de lutter pour une cause, un droit. On s’aligne sur l’idée dominante. En permettant à des points de vue différents de s’exprimer, le débat contradictoire rejaillit sur la culture démocratique », martèle-t-il.

Pour Mukonga, l’art de la parole ne se limite pas à sa dimension rhétorique. Il met aussi en jeu l’apprentissage et l’acceptation du débat contradictoire.

Pour le jeune avocat, la confrontation des idées est féconde. « Quand c’est fait avec art, la discussion continue de vivre à l’intérieur de soi. L’argument contraire nous poursuit. L’esprit s’aiguise. La certitude, disait le bâtonnier Marc Bonnant, c’est le deuil de l’intelligence. Le propre de l’intelligence est d’être perpétuellement dans le doute, la remise en question ».

Preuve de l’intérêt qu’ils suscitent, les Procès d’histoire sont très visionnés et fréquentés. Le 30 juin dernier, quelque 700 personnes ont payé pour assister au Procès Lumumba. « C’est une fête intellectuelle qui est entrée désormais dans les habitudes de la ville », se réjouit Mukonga.

À travers ce projet, son but est que la société congolaise parvienne à se regarder elle-même, à consommer les produits qu’elle façonne et à présenter ses oeuvres à son propre public

Parvenir à se regarder

De quoi encourager l’avocat à monter un orchestre de musique dans la capitale du Haut-Katanga, qui en est dépourvue, alors que de nombreux jeunes savent jouer d’un instrument. À travers ce projet, son but est que la société congolaise parvienne à se regarder elle-même, à consommer les produits qu’elle façonne et à présenter ses oeuvres à son propre public. Ce féru de musique classique, qui préside la chorale Regina Mundi du collège Saint François de Sales Imara de Lubumbashi, veut aussi détricoter l’idée qu’il faut toujours aller quémander de l’argent auprès d’institutions étrangères. Pour Jacques Mukonga, le culturel peut générer des revenus. « On peut payer pour aller voir un spectacle et faire appel à des entreprises citoyennes pour soutenir un projet », assure Me Mukonga.

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