Né à Kinshasa, en République démocratique du Congo, Eric Malu-Malu Muginda est passionné de musique depuis son enfance. Il est un guitariste du groupe congolais Jupiter & Okwess depuis 1996. Par ailleurs, il est opérateur culturel, fondateur et directeur de Kinarmonik, un centre musical de formation, de création et de production basé à Kinshasa, dans la commune de Matete.
Par sa pratique professionnelle et ses préférences, Eric se situe dans la « musique dite de recherche », ainsi qualifiée en RDC, qui est un mélange de musique traditionnelle congolaise et d’influences modernes d’origine étrangère.
En tant que musicien et producteur, Eric Malu-Malu connaît bien la diversité de la musique congolaise, ses publics ainsi que les difficultés du secteur. Il s’est confié à Makanisi sur toutes ces questions.
Propos recueillis à Paris par Muriel Devey Malu-Malu
Makanisi : Quels sont les différents courants musicaux existants aujourd’hui en RDC et notamment à Kinshasa ?

Eric Malu-Malu : Il y a plusieurs types de musique en RDC. En premier, on peut citer la rumba, qui a fait la renommée de notre pays tant en Afrique que dans d’autres parties du monde. C’est une musique moderne, qui reste le courant musical dominant. Il y a aussi le ndombolo, qui, à l’origine, est une danse du groupe Wenge Musica. Il désigne aujourd’hui une version de la rumba qui est jouée à tempo plus saccadé, favorable à la danse.
Toutefois, la musique ne se réduit pas à la rumba en RDC et notamment à Kinshasa. Elle est plus diversifiée. Elle inclut la musique traditionnelle, qui puise dans les rythmes des ethnies congolaises et reste populaire dans les différents terroirs du pays, villages et petites villes.
Certaines de ces musiques traditionnelles ont été reprises par des groupes musicaux évoluant plutôt en milieu urbain, qui utilisent leurs sons et leurs rythmes, auxquels ils ont ajouté des instruments modernes. On appelle ce courant la musique dite de recherche, qui se démarque de la rumba. L’un des plus emblématiques des groupes de cette catégorie est Jupiter & Okwess. On peut citer aussi le groupe Yotsi que je produis, qui est dans la même démarche.
La musique urbaine, qui inclut le rap, forme le troisième courant. Elle est représentée par des artistes comme Gaz Mawete ou le groupe Kokoko qui produit un mélange de musique électronique et de sons créés à partir d’instruments que le groupe fabrique lui-même avec du matériel de récupération.
Comment caractériseriez-vous cette musique urbaine ?
Cette musique urbaine est une catégorie qui regroupe des styles nés en milieu urbain, souvent portés par des jeunes et marqués par leur dimension identitaire, sociale et culturelle. De nombreux jeunes, dont Zick Seigne ou BB Chinois, produisent ce genre de musique qu’on peut découvrir sur TikTok.
À quel moment est apparue la musique dite de recherche qui puise ses sources dans la musique traditionnelle ?
Ce courant est apparu dans les années 1970 avec la chanteuse Abeti Masikini. Abeti faisait de la rumba. Mais elle et ses musiciens écoutaient aussi de la musique noire américaine et des musiques africaines. Ensemble, ils ont produit des titres qui allaient dans un sens différent de celui de la rumba. Ils sont à l’origine de la première ouverture de la musique congolaise hors rumba.
La radio et la télévision ont joué également un rôle dans cette ouverture. Pendant longtemps la RDC n’avait qu’une seule chaîne de télévision, ce qui limitait les apports extérieurs, jusqu’au moment où l’offre s’est diversifiée. Les animateurs culturels TV ont, eux aussi, contribué à faire connaître les musiques congolaises. Je me souviens de l’émission Variétés Samedi Soir (VSS) animé par Lukunku Sampu, qui proposait des groupes différents, notamment des groupes peu connus des Kinois.
L’un de ces groupes, Bobongo Stars, fut, dans les années 1980, l’un des précurseurs de la musique afro-pop et de l’afro-funk. Ses musiciens, comme le bassiste Mutela Kalonga (Shakara), le batteur Kiandinga Pezo, surnommé Ringo, ou le percussionniste Sébastien Matingu Nama, alias « Bastia », comptent parmi ceux qui ont développé des fusions entre la rumba, le soukous, le mutuashi congolais, le blues, le soul, le rock et autres musiques. Dans le courant de la musique dite de recherche, on peut aussi citer Ray Lema A Nsi, qui puisait dans les musiques traditionnelles.
Ce que ces musiciens faisaient était nouveau à l’époque. L’une des particularités de ces groupes était leur nombre réduit de personnes, 4 ou 5 maximum, contrairement aux grands orchestres de rumba, qui comptaient un grand nombre de musiciens et de chanteurs. La qualité de leur musique nous surprenait, car on se demandait comment ils faisaient pour produire une si bonne musique, avec si peu de gens.
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Quels sont les publics de chaque tendance musicale ?
Toute la population kinoise écoute la rumba. Aujourd’hui, c’est principalement via les réseaux sociaux que les groupes se font connaitre et attirent du public. D’ailleurs tous utilisent cette voie.
À Kinshasa, les publics de la musique urbaine sont des jeunes congolais, âgés de 16 à 30 ans, qui suivent les réseaux sociaux, principalement TikTok, ou qui fréquentent les « baserons », des lieux informels où viennent s’afficher les rappeurs, comme Hozomo, pour leur séance de « freestyle ». Un autre public de cette musique est représenté par des Kinois qui fréquentent les « piscines populaires », sortes de bars privés, situés à la périphérie de Kinshasa. Ces espaces organisent des concerts, chaque week-end, bien que ce ne soient pas les endroits les plus appropriés pour ce type de spectacle.
Le public de la musique dite de recherche est composé principalement d’expatriés et de quelques Congolais qui côtoient ces milieux et ont un esprit assez ouvert pour ne pas se limiter à la seule rumba.
La majorité des Congolais n’est pas habituée à écouter des styles de musique tel celui que joue Jupiter & Okwess, qui est l’un des rares groupes congolais, sinon le premier, à s’être produit au festival Coachella qui se tient, chaque année, en Californie (États-Unis). En Italie, nous avons joué devant 80 000 personnes. En revanche, à Kinshasa, ce sont au mieux 300 personnes que nous parvenons à mobiliser lors des concerts organisés dans les centres culturels étrangers, comme l’Institut français et le Centre Wallonie Bruxelles qui sont les seuls lieux où se produisent les groupes de musique de recherche.
Pour le Kinois lambda, ces endroits véhiculent une musique influencée par des courants venus d’ailleurs. Ce n’est donc pas une musique pour lui, mais pour les « Blancs ». Ce qui est faux, puisqu’à la base, ce courant musical puise dans le patrimoine traditionnel congolais que chaque groupe colorie à sa manière. Cette perception est un frein à l’essor de ce style musical, qui amène ce dernier à s’orienter plutôt vers l’international. Ainsi cette musique est davantage connue et appréciée à l’étranger qu’en RDC !
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La musique dite de recherche ne pourrait donc se développer qu’à l’international ?
Pour l’instant, c’est une option choisie pour la plupart des groupes de ce courant musical, mais cela n’est pas inéluctable. Il est vrai que le public kinois n’est pas prêt à accepter cette musique et qu’il est focalisé sur le courant rumba/ndombolo. Contrairement à ce que j’ai pu constater en France, où le public n’hésite pas à fréquenter des festivals pour découvrir de nouveaux courants musicaux, en RDC, à Kinshasa, du moins, ce n’est pas le cas.
Quel appui disposez-vous du Ministère de la Culture, des Arts et du Patrimoine ?
Jusqu’à présent la plupart des ministres de la culture que nous avons eus n’ont pas fait grand-chose pour développer le secteur musical congolais. Je note, toutefois, que l’actuelle ministre de la Culture, des Arts et du Patrimoine, a déposé une loi auprès du Parlement sur la politique culturelle. C’est un bon signal, même si on n’en connait pas encore le contenu. La ministre a par ailleurs incité les artistes à s’identifier selon leur domaine auprès du ministère, via son site web, mais l’information n’a pas été suffisamment diffusée. Je suis tombé dessus par hasard sur Facebook. Je me suis inscrit. Par ailleurs, beaucoup de musiciens évoluant dans l’informel, hésitent à se faire connaître de peur de voir l’administration fiscale leur tomber dessus.
Récemment, un atelier à Kinshasa a réuni des acteurs culturels pour explorer des stratégies visant à promouvoir la rumba congolaise, avec notamment la création d’un observatoire, d’un festival international de la rumba, et d’un musée dédié à la rumba. C’est une bonne initiative qui peut attirer les groupes de musique de rumba, mais pas les autres courants musicaux. Nous nous sentons exclus. Nous nous battons pour la reconnaissance de notre courant musical qui puise dans la musique traditionnelle congolaise, afin qu’il soit pratiqué et transmis, lui aussi, aux générations futures.
Quels sont les espaces de représentation de la scène musicale à Kinshasa ?
Les espaces de représentation de la scène musicale kinoise diffèrent d’un groupe musical à l’autre. Les têtes d’affiche de la rumba se produisent dans des stades, des bars et des centres culturels. Autrefois, les grands groupes avaient leurs propres bars. Ceux qui n’en avaient pas, passaient des contrats avec des patrons de bars. En revanche, pour les groupes peu ou pas connus, qui veulent faire carrière, c’est difficile car il n’y a pas de lieux spécifiques, sinon quelques bars qui offrent leur espace. Pour exemple, avant que Kinarmonik ne les produise, les musiciens qui ont créé le groupe Yotsi ne jouaient que dans les églises.
Pour pallier ce manque, Kinarmonik a créé un espace de production et de promotion destiné à valoriser la diversité musicale du pays. En 2024, nous avons organisé la première édition du festival Kinagroove, qui a accueilli 11 groupes de Kinshasa, aux styles différents. D’autres espaces culturels, comme la Maison culturelle des Mwindeurs et le centre Mikanda à Ndjili, font la même chose.
Comment est perçue la musique dite de recherche hors de la RDC ?
Cette musique est perçue comme africaine et originale. Quand le public étranger la découvre, il l’apprécie beaucoup. Ce qui traduit une forme de curiosité. Le public est très large. Or, en Occident, notamment en Europe, l’offre est très vaste. Mais le public est curieux et s’intéresse à toutes les nouveautés.
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Qu’est-ce qui a vous poussé vers la musique de recherche ?
Je suis issu d’une famille de musiciens. Certains jouaient d’un instrument, d’autres chantaient, et d’autres encore composaient des chansons. Mais je suis le seul à en avoir fait un métier. À la maison, on écoutait entre autres des musiques traditionnelles du Bandundu, une province d’où mes parents étaient originaires. La plupart de nos voisins écoutaient également des musiques de leur terroir d’origine. Par ailleurs, on regardait la télévision, ce qui a été l’occasion, pour moi, de découvrir plusieurs types de musique. C’est ainsi que j’ai commencé, jeune, à me familiariser avec divers styles musicaux congolais et étrangers.
Dans les familles congolaises, la musique a-t-elle toujours la place qu’elle avait quand vous étiez plus jeune ?
Entre le moment où j’étais enfant et celui où j’ai commencé à jouer, les choses ont changé Certes, la musique accompagne toujours la vie des familles congolaises. On l’écoute et on la danse selon les occasions, notamment les cérémonies familiales, festives ou pas. Mais aujourd’hui, c’est différent. Trouver un musicien dans chaque parcelle est rare aujourd’hui. Avec l’arrivée des églises de réveil, la musique est perçue non plus comme un métier mais comme une activité gratuite au service d’un pasteur. La qualité des musiciens congolais a d’ailleurs baissé. Quand j’étais jeune, on organisait un petit orchestre entre copains et on faisait des concerts, même si c’était difficile de trouver des espaces où se produire. Puis on cherchait à s’insérer dans un groupe professionnel. Par exemple, Papa Wemba a effectué ce genre de parcours. Mais on avait de l’expérience et on avait acquis du professionnalisme. Or cela n’existe plus aujourd’hui.
Y a-t-il un risque de voir disparaître la musique traditionnelle des terroirs, pourtant reprise dans la musique de recherche, faute de reconnaissance et de relais organisés ?
Oui, c’est pour cela qu’il faut donner les mêmes chances à tous les courants musicaux traditionnels et pas seulement à la rumba. Il faut que la politique culturelle fasse rayonner, en RDC et à travers le monde, notre patrimoine musical qui est très diversifié, au-delà de la rumba. C’est une richesse que l’on n’exploite pas ou pas assez. De même qu’on ne s’intéresse pas aux instruments traditionnels africains qui ne sont pas toujours mis en avant dans certains groupes. Quand un groupe doit voyager, pour des raisons financières, les musiciens que l’on retire de la liste sont souvent les percussionnistes, alors que les percussions, dont le tambour, sont la base de nos rythmes. En RDC, on le retrouve dans toutes les régions. Dans l’Équateur, le tambour de base du peuple mongo, est le lokolé, qui est un tambour à fente traditionnel.
Outre les instruments, qu’est-ce qui distingue les musiques d’une région à l’autre ?
Les rythmes sont à peu près les mêmes d’une région à l’autre. Ce qui différencie les régions sur le plan musical, ce sont bien sûr les mélodies, mais surtout la gestuelle, la langue et les pas de danse.
Pour que rayonnent en RDC toutes les formes de musique qui s’appuient sur une diversité d’héritages dont l’héritage congolais, ne faudrait-il pas organiser des festivals pluriels ?
Organiser les festivals serait l’idéal. La plupart des festivals qui ont été organisés étaient centrés sur les musiques d’un terroir donné, comme le festival de Gungu chez les Pendé, dans l’ex grand Bandundu. La plus grande difficulté chez nous est la structuration des initiatives. Les festivals ainsi initiés ont généralement une durée de vie qui ne dépasse pas trois éditions. En outre, la plupart sont organisés et financés par des structures étrangères ou des individualités comme des ministres ou des responsables provinciaux qui financent un concert de manière occasionnelle. Il faut sortir de cette tendance pour organiser de grands festivals inter-provinciaux, pouvant mettre en avant l’ensemble des patrimoines musicaux du pays et y accueillir aussi bien des Congolais que des publics étrangers.














