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mardi 30 novembre 2021
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« Tant que l’équateur passera par Penda » : entre mémoire et histoire

Homme de culture, Marien Fauney Ngombe sait que toute expérience humaine participe de l’universel et a, par conséquent, vocation à intégrer le champ de la création. Injustement réputées inutiles, les productions des artistes ne cessent de nous le rappeler, éclairant ce faisant nos angles morts et guérissant nos cécités. Sans se départir de l’inclination autofictionnelle observée dans « Le bâtiment A » son premier roman, l’auteur congolais s’empare de la mémoire avec « Tant que l’équateur passera par Penda ».

À travers la trajectoire du colonel Obamba Akwa, un dignitaire du régime marxiste déchu par l’éruption de la démocratie, la narration, portée par le récit d’Etienne Obamba, le fils aîné du colonel, égrène, entremêlés au récit familial, des épisodes de l’histoire politique convulsée du Congo-Brazzaville.

Façonné dans un souci de concision, « Tant que l’équateur passera par Penda » donne à lire un texte vif. Le style du documentaire, avec ses impressions d’immédiateté renforcées par l’usage du présent de narration, le dispute au souffle poétique. À certains moments, le narrateur commente des images. La maîtrise de Marien Ngombe est, en dépit de quelques scories, indiscutable. Moins marquée dans la langue, la musique du roman s’épanouit dans la composition : variations de solos sur le thème du roman, des récits subsidiaires le musclent.

Dans la rétrospective de son enfance, d’abord, puis par un retour sur son présent, le narrateur parvient, dans une oscillation entre le particulier et le général, à peindre concomitamment le contexte familial, la société et la politique.

Souvenirs d’enfance

Dans la rétrospective de son enfance, d’abord, puis par un retour sur son présent, le narrateur parvient, dans une oscillation entre le particulier et le général, à peindre concomitamment le contexte familial, la société et la politique. Jouant de différents points de vue, Marien F. Ngombe articule, avec une remarquable sobriété, divers aspects qui procurent à ce court roman sa richesse. Le lecteur, c’est selon, sourit ou se renfrogne aux impressions enfantines de la période révolutionnaire. Mais on excuse à un gamin de ne pas percevoir l’iniquité d’un système.

« On est de son enfance comme on est d’un pays », dit avec raison Saint-Exupéry ; peu importe dans quoi elle a baigné, son évocation submerge invariablement de nostalgie, parfois de mélancolie. Celle d’Obamba junior était cotonneuse. « Une enfance XXL en joies et plaisirs. […] Mon enfance avait plutôt la fraîcheur du marbre de Carrare et n’avait pour relent désagréable que celui des pots d’échappement des berlines noires aux vitres teintées du parti ».

Le multipartisme impulsé par les changements géopolitiques de la fin des années 1980 va menacer cette enfance privilégiée, puis y mettre un terme. Ce sera la déchéance. « La traversée du désert », dit le narrateur. L’expression n’est pas anodine. Forgée par les partisans du Président d’alors après sa défaite aux élections présidentielles de 1992, elle symbolisait leur mise à l’écart des affaires ; le plongeon de leur fortune aussi.

Le culte du terroir

Roman du père, dont le parcours relève du roman d’apprentissage, « Tant que l’équateur passera par Penda » recèle aussi une déclaration passionnée aux aïeuls et à leur legs. « Et tant que l’équateur passera à Penda, je serai le passeur des traditions de mes ancêtres ». Cette déclaration du narrateur pourrait être celle de l’auteur, lui-même originaire de Penda. Ceci explique sans doute qu’il prenne à contrepied l’attente d’une description de la localité par des traits pittoresques et romantiques. L’écrin originel qu’il partage avec le colonel Obamba est plutôt magnifié à travers la culture et l’importance du surnaturel.

Penda est une « terre du mysticisme » : « ici, dit-Etienne, les anciens vous expliquent que les grands évènements de la vie d’un être vivant, à fortiori d’un être humain, sont toujours entourés d’une nébuleuse d’explications qui dépassent une approche rationnelle réductrice. Ici, comme dans la plupart de nos villages, les récits des batailles nocturnes des esprits convoquent nos angoisses les plus vives… ». Avec éloquence, Ma Djondo, l’une des protagonistes du roman, incarne autant la prégnance du surnaturel qu’un certain progressisme de la culture akwa. Matriarche de la famille Obamba, ce personnage décisif atteste de la reconnaissance par la culture bantu, plus précisément akwa, de l’aptitude des femmes au pouvoir politique et spirituel.

Avec éloquence, Ma Djondo, l’une des protagonistes du roman, incarne autant la prégnance du surnaturel qu’un certain progressisme de la culture akwa. Matriarche de la famille Obamba, ce personnage décisif atteste de la reconnaissance par la culture bantu, plus précisément akwa, de l’aptitude des femmes au pouvoir politique et spirituel.

Sur les ornières de l’histoire politique du Congo indépendant

L’histoire du colonel Obamba, arrivé au monde au soir de la colonisation, épouse les sinuosités de celle de son pays le Congo Brazzaville.Les brutalités coloniales malgré l’abolition dans les années 40 du code de l’indigénat persistent : « Un “ je ne suis pas votre chien” prononcé à l’adresse d’un jeune blanc-bec qui abusait de son autorité avait scellé le sort de mon grand-père […] La prison avait eu raison de son esprit et de son corps. On lui avait coupé les tendons du pied gauche et brisé les genoux. »

L’atterrissage d’Obamba, à 15 ans, à Tal, faux-nez du grouillant Poto-Poto (quartier populaire emblématique de Brazzaville), favorise une intéressante digression sur son histoire, sa composition, ses rues saturées de rumba et ses péripatéticiennes. L’entrée du colonel dans l’âge d’homme et ses débuts professionnels se confondent avec la prime indépendance et l’arrivée « des nouvelles idéologies empruntées à la Chine et à l’URSS ». Son ascension vers les premières loges du pouvoir se déroule dans une atmosphère de violence politique (complots latents, coups d’État, escadrons de la mort, supplices d’opposants, guerres civiles). Concomitante avec l’arrivée de la démocratie, sa déchéance (physique et statutaire) semble incarner l’entrée du Congo dans un cycle de drames.

Concomitante avec l’arrivée de la démocratie, sa déchéance (physique et statutaire) semble incarner l’entrée du Congo dans un cycle de drames.

Les pesanteurs des politiques congolais

Retranché derrière les souvenirs d’Etienne, Marien Ngombe parvient à ne pas de s’oublier dans l’interprétation éthique des faits restitués. Il les expose avec une distance d’inventoriste désabusé, laissant le soin du jugement au lecteur, élégamment institué magistrat en toutes instances. Sa subtilité facilite l’analyse. Point donc besoin de notions de sciences politiques pour percevoir des entorses aux principes d’une gouvernance juste : « Notre société avait la forme d’un sablier. La classe moyenne réduite au goulot d’étranglement. Sur le dessus du sablier, les « ayants » : les dirigeants, révolutionnaires aisés. Dans le bas du sablier : les nécessiteux : le peuple, les plus pauvres, ceux à qui l’on enseignait les diktats de la révolution sans qu’ils n’en goutent ni le zeste ni la pulpe ».

Dans le même élan, avec une égale finesse, sont soulignées les intentions grégaires de certaines élites, et des valeurs exaltées au sein du clan Penda (la famille Obamba et ses affidés) représentatives d’une conception non républicaine de la chose publique. « Confiscation du pouvoir » par les originaires d’une même région, népotisme, clientélisme s’y discernent. Pas en reste, l’opportunisme gangrène le pays, davantage après l’arrivée de la démocratie. En dépit de ses principes cuirassés par la vaillante Ma Djondo, le clan de Penda n’en est pas exempt ; d’anciens cadres rouges de ses rangs rejoignent le nouveau pouvoir. Touché dans sa chair par ce que le reste du clan perçut comme une trahison, le narrateur évoque cette perfidie avec ressentiment.

Pas en reste, l’opportunisme gangrène le pays, davantage après l’arrivée de la démocratie. En dépit de ses principes cuirassés par la vaillante Ma Djondo, le clan de Penda n’en est pas exempt

Autant que pour l’éloge d’une ascendance, de son terroir et de ses valeurs, on salue Marien Fauney Ngombe pour cette fresque du Congo-Brazzaville post-colonial, enchassée dans un cadre rétréci.

Marien Fauney Ngombe

Fondateur et président des ACC (Ateliers Citoyens du Congo), le premier Think tank de la société civile congolaise, Marien Fauney Ngombé est né en 1977 à Brazzaville.

Installé à Paris, il est responsable administratif et financier au sein de cabinets d’avocats d’affaires internationaux depuis plus de 15 ans.

Il est auteur d’ouvrages dont des nouvelles et des romans, et promoteur culturel. il a créé So’Art, une structure qui aide des talents africains à éclore.

Son dernier roman :

  • Titre : Tant que l’équateur passera par Penda 
  • Éditeur : Les Lettres mouchetées
  • Parution : 25 septembre 2021
  • Nombre de pages : 200 p.
  • Prix : 15 euros
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