Par Jacques Okoumba
S’il ne parle pas spécialement de l’Afrique centrale, l’ouvrage de Daniel Boucard intitulé Les Bons Cousins Charbonniers – Organisation et rituels forestiers, une franc-maçonnerie des bois, nous emmène, toutefois, dans l’univers forestier et nous fait découvrir un métier traditionnel, celui de charbonnier. De ce métier, basé sur des savoir-faire liés à la forêt et à la forge et sur un système de valeurs, naîtra une confrérie, Les Bons Cousins charbonniers, attachée à un rituel, à un code de conduite et à des pratiques empreintes d’une profonde spiritualité liée à la forêt, qui témoignent d’une harmonie entre l’homme et la nature. « Ce rituel resurgit maintenant sous la forme d’une sorte de Franc-Maçonnerie des bois pour réfléchir sur la place de la nature dans notre société moderne », écrit l’auteur sur sa page facebook… Un livre à lire sans modération.
Écrivain et illustrateur français très prolifique sur l’histoire des outils, Daniel Boucard est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels on peut citer « Dictionnaire des outils » et « Symboles dans l’art populaire ». Dans son récit de la vie des Charbonniers documenté à partir d’archives, l’auteur utilise un vocabulaire particulier portant sur la forêt, les outils, la meule, l’organisation sociale et les rituels forestiers. Ainsi le terme « cousin » s’assimile à « frère » selon la Bible et d’après le Livre de justice du XIII ème siècle.
Ressource bien connue et encore utilisée aujourd’hui pour la cuisson des aliments en Afrique centrale, le charbon de bois a joué un rôle important dans l’histoire socio-économique de la société française au XIXème siècle.
Les multiples usages du charbon de bois
Ressource bien connue et encore utilisée aujourd’hui pour la cuisson des aliments en Afrique centrale, le charbon de bois a joué un rôle important dans l’histoire socio-économique de la société française au XIXème siècle. En tant que combustible, il alimentait les hauts fourneaux jusqu’à l’apogée de l’acier. En pyrotechnie, il servait spécifiquement à fabriquer de la poudre à canon. Il était massivement employé dans les fours à chaux, les faïenceries, les verreries, les orfèvreries, les briqueteries et l’industrie lainière. Il servait aussi de filtre à huile dans les machines à vapeur. Bon absorbant antiacide et antiputride, il était indispensable dans l’industrie pharmaceutique. Il était également employé en œnologie et servait à purifier et décolorer les liqueurs. Il était aussi utilisé comme conservateur ou comme élément entrant dans le processus de filtration, notamment pour la désinfection des citernes mais aussi comme fertilisant et antifongique dans les jardins.
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Métier, secrets et solidarité

Dans son livre, Daniel Boucard décrit les secrets de fabrication et l’imbrication de tous les métiers annexes, du bûcheron au maître des forges. Il raconte la vie quotidienne et familiale des charbonniers qui vivent dans leurs cabanes, migrent vers d’autres lieux selon les coupes de bois et doivent s’adapter à cette vie en pleine nature. S’il est recherché et bien payé, le métier de charbonnier était, en effet, difficile. Il nécessitait des savoir-faire particuliers et obligeait aussi à vivre en forêt près des meules.
La nécessaire solidarité a conduit à l’organisation d’une forme de cousinage avec la création des Bons Cousins Charbonniers (BCC), une société mutuelle, attachée à la liberté et à l’autosuffisance avec ses rites et ses cérémonies.
Daniel Boucard témoigne aussi de la nécessaire solidarité qui a conduit à l’organisation d’une forme de cousinage avec la création des Bons Cousins Charbonniers (BCC), une société mutuelle, attachée à la liberté et à l’autosuffisance avec ses rites et ses cérémonies.
Nous découvrons aussi, dans ce livre, la formation d’une conscience politique et l’importance que prennent les réunions mystérieuses en forêt (les « Ventes »), dans un contexte pré et post révolutionnaire. Pendant la Restauration, ces sociétés basculeront vers le carbonarisme en Italie et en France. Au début du Second Empire, elles seront réprimées jusqu’à leur extinction en 1830.
L’ouverture des confréries de BCC
Au fil du temps, les rituels des Bons Cousins Charbonniers se sont ouverts à des gens de la ville, d’où un croisement de ces sociétés avec la franc-maçonnerie. En effet, les Bons Cousins Charbonniers ont éprouvé le besoin de se perfectionner en s’ouvrant à d’autres formes d’organisations. Ils ont cherché notamment à faire se rencontrer dans une société discrète, sinon secrète, ces travailleurs de la forêt très isolés et des bourgeois influents des villes, par un rituel à connotation ésotérique.
Les personnes qui n’étaient pas du métier seraient « acceptées », c’est-à-dire affiliées après un temps probatoire pendant lequel leur sont communiqués les mots, les usages, les rites et les rôles. Un passage très symbolique pour ceux qui n’ont pas de métier manuel et ne transforment pas la matière.
Au fil du temps, les rituels des Bons Cousins Charbonniers se sont ouverts à des gens de la ville, d’où un croisement de ces sociétés avec la franc-maçonnerie
Ces « rites de passage » avaient lieu au cours des Ventes, un terme des Eaux et Forêts qui correspond au moment de la répartition des coupes qui se font dans un bois par le marquage des arbres. On trouve beaucoup de traces écrites de ces réunions dans les archives des sociétés des BCC, surtout dans l’Est de la France, la Franche-Comté, la Bourgogne et en Bretagne.
La bienfaisance pratiquée dans ces réunions, l’amour de la vertu que l’on y prêchait, l’exaltation du travail, l’attachement aux lois de l’État, recommandé à chaque membre, qui faisaient partie des devoirs des BCC, cimentaient encore les liens qui les unissent entre eux à l’instar du compagnonnage. Ces sociétés proposaient trois grades (fendeurs, charbonniers et forgerons) qui correspondent aux grades maçonniques (apprentis, compagnons, maîtres).
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Un symbolisme et une cosmogonie liés à la nature
Sur le pourtour du cercle formant la Vente sont placées des « cabanes » faites de trois simples montures de branches entrecroisées en faisceau et attachées au sommet, agrémentées et décorées d’objets relatifs à la fonction de ceux qui l’occupent. D’après l’auteur, chacune de ces quatre cabanes « représente un élément : celle de l’ermite (la référence, l’ancien, le sage) représente l’Eau ; celle du vigneron (l’hospitalité) est associée au Feu. La cabane de l’ours (force sauvage et primitive), c’est l’Air. La cabane de la mère Catault, c’est la Terre (vertu, vérité, pureté). Ces quatre cabanes peuvent aussi être interprétées de manière zodiacale et représentent alors le Scorpion en automne, le Verseau en hiver, le Taureau au printemps et le Lion en été. Le tout pouvant aussi se connecter aux quatre évangélistes : Jean en aigle représentant l’âme, Mathieu symbolisé par l’ange, c’est l’esprit de la connaissance, Luc est le taureau, c’est la force du corps de l’homme et Marc, le lion, représente la passion du cœur ». La transformation de la matière bois en charbon par l’action du feu, de l’eau, de la terre et de l’air revêt assurément ici une connotation alchimique.
Chacune des quatre « cabanes » faites de trois simples montures de branches entrecroisées en faisceau et attachées au sommet, agrémentées et décorées d’objets relatifs à la fonction de ceux qui l’occupent, représente un élément.
Le renouveau des rites forestiers et les perspectives
Il est tout aussi possible de trouver dans les origines de ces métiers du bois une mythologie appropriée et une histoire tout aussi convaincante pour une maçonnerie spéculative. Plusieurs tentatives de renouveau des rites forestiers voient le jour durant une partie du XXème siècle, souvent à l’initiative des francs-maçons avec des fortunes diverses.
Aujourd’hui, il est incontestable que les rites forestiers se maintiennent et se développent et qu’ils attirent un public jeune. Le retour à la nature y est pour quelque chose.
Aujourd’hui, il est incontestable que les rites forestiers se maintiennent et se développent et qu’ils attirent un public jeune. Le retour à la nature y est pour quelque chose. La réflexion sur l’écologie et le fait que les structures de ces organisations soient plus souples, sans superstructures pyramidales et basées sur de faibles cotisations sont des atouts.
Au final, on compte aujourd’hui une quinzaine de Ventes issues de la résurgence des rites forestiers de 1993 disséminées en France (Bretagne, Pays de la Loire, Normandie, PACA, Aquitaine, Seine et Marne) et en Belgique.
Daniel Boucard a voulu montrer dans cet ouvrage la spécificité du métier de charbonnier, utile, rude, nécessitant un savoir-faire, avec des secrets de fabrication sous la protection de leur patron Saint Thibaut. Mais l’intérêt majeur de celui-ci porte sur les valeurs et les principes de cette société forestière a priori marginale qui eut un écho auprès des ordres spirituels à l’instar de la Franc maçonnerie, laquelle amorça la réflexion sur l’écologie, l’importance des arbres et l’avenir de l’humanité sous l’impulsion de Régis Blanchet au tournant des années 1990.

- Auteur : Daniel Boucard
- Titre : Les Bons Cousins Charbonniers, Organisation et rituels forestiers, une franc-maçonnerie des bois
- Éditeur : Dervy
- Parution : 01/01/2024
- 160 p.
- 18,00 euros en librairie
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