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samedi 3 décembre 2022
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Angola : Joao Lourenço, un bilan économique mitigé ?

Le président Joao Lourenço, qui a prêté serment le 15 septembre 2022, entame un deuxième mandat, à l’issue des élections générales du 24 août dernier, remportées par le MPLA, le parti au pouvoir. Sur le plan économique, quelles sont les réalisations du successeur de Jose Eduardo Dos Santos, 5 ans après avoir pris les rênes du pays ?

Manuel Jose Alves da Rocha, professeur à l’Université catholique d’Angola (Ucan) et directeur du Centre de recherche de la même université, brosse un tableau très mitigé de la situation.

Propos recueillis par Arthur Malu-Malu.

Makanisi : Quel est le bilan économique du président Joao Lourenço ?

Manuel Jose Alves da Rocha : Les politiques publiques et les politiques économiques visent à améliorer les conditions de vie des populations et à créer les conditions favorables à une croissance économique, donc au développement social. C’est sur la base des chiffres en rapport avec les éléments que je viens de mentionner que nous pouvons établir un bilan. Or les chiffres ne sont pas brillants sur le plan socio-économique. La situation, dans d’autres secteurs absolument cruciaux pour le développement du pays, n’est guère reluisante. Je parle en particulier de la justice et du système éducatif. Entre 2002 et 208, sous la présidence de Jose Eduardo Dos Santos, le taux de croissance annuel de l’économie angolaise était en moyenne de 11 %. Entre 2014 et 2020, il était d’environ 1 % annuel. En 2014, le PIB était de 145 milliards de dollars. En 2020, il est tombé à 62 milliards de dollars. La pandémie de covid-19 a, bien sûr, joué un rôle dans cette chute. 

Manuel Jose Alvez da Silva, professeur à l’UCAN

Quels sont les principaux échecs du président Lourenço ?

Les autorités angolaises ont tendance à imputer la baisse des performances économiques du pays aux éléments externes. C’est rare que le gouvernement ou les autres institutions publiques avancent des raisons internes en lien avec le continuum des politiques publiques et le déficit de rationalité des programmes économiques. Les autorités pensent qu’elles ne sont pas responsables de cette situation. Dans ce contexte, il est difficile de trouver un programme économique qui traite des problèmes les plus sérieux de l’économie et de la société angolaises. Pour les investisseurs étrangers, l’Angola n’est pas aussi attractif que l’Afrique du Sud, la Namibie, le Botswana, le Kenya, l’île Maurice, la Tanzanie, etc.

Pour les investisseurs étrangers, l’Angola n’est pas aussi attractif que l’Afrique du Sud, la Namibie, le Botswana, le Kenya, l’île Maurice, la Tanzanie, etc.

Quelles sont les réformes qui doivent être entreprises pour améliorer l’attractivité de l’Angola ?

S’agissant du système éducatif, nous n’avons pas vraiment besoin d’une réforme, mais d’une révolution. Sans un système éducatif de bonne qualité, nous ne pouvons pas atteindre un niveau de productivité appréciable. Il faut tout changer. L’enseignement à tous les niveaux n’est pas bon. Nous avons besoin d’une authentique révolution dans ce secteur. Nous avons hérité d’un système éducatif fondé sur le socialisme, créé par les Soviétiques et les Cubains. Ce système n’était pas basé sur un enseignement de qualité.

Sans un système éducatif de bonne qualité, nous ne pouvons pas atteindre un niveau de productivité appréciable

Nous devons, par ailleurs, nous pencher sur la question des salaires. L’université catholique d’Angola, où j’enseigne, est la première université privée de ce pays. Elle a été créée en 1989. Le président Dos Santos, qui avait compris l’importance de l’enseignement privé, avait mis en place des mesures incitatives. Actuellement, l’Angola dispose de 25 universités privées. Les conditions ne sont pas réunies pour y administrer un enseignement de qualité. Si les professeurs d’université ne gagnent pas de salaires décents, il est inimaginable d’avoir un enseignement de qualité. En tant que professeur titulaire, le statut le plus haut, je gagne un salaire mensuel équivalent à 1400 euros. En outre, c’est extrêmement difficile de faire de la recherche dans ce pays où les livres coûtent très cher.

Lire aussi : La république d’Angola en chiffres. Édition 2022. https://www.makanisi.org/la-republique-dangola-en-chiffres-edition-2022/

Le président Lourenço a tout de même enregistré aussi quelques succès économiques…

Pendant deux-trois ans, l’Angola a bénéficié des prix très élevés du baril de pétrole sur les marchés internationaux. C’est ainsi qu’il a réduit sa dette publique. C’est relativement facile à réaliser dans ces conditions. Il faut toutefois reconnaître que le ministère des Finances et la Banque centrale ont mené des politiques bien ciblées pour réduire la dette publique. Nous avons, par ailleurs, bénéficié d’une aide substantielle du Fonds monétaire international. Je n’aime pas particulièrement le FMI auquel j’ai consacré quelques articles critiques. Je reconnais néanmoins que son accompagnement a donné des résultats positifs. Le taux de change kwanza – dollar a connu une certaine stabilité grâce à toutes ces politiques.

Le ministère des Finances et la Banque centrale ont mené des politiques bien ciblées pour réduire la dette publique

Quels sont les défis majeurs que le président Lourenço est appelé à relever ?

Il s’agit, tout d’abord, d’ici une vingtaine d’années, d’atteindre un PIB par tête d’habitant d’environ 10 000 dollars. Nous en sommes à peu plus de 2000 dollars actuellement. Toute la question est de savoir si nous pouvons réunir les conditions pour quintupler ce chiffre. Nous pouvons donner à cette population un niveau de vie beaucoup plus élevé que ce qu’il est aujourd’hui.

Quel est l’impact du covid-19 sur l’économie angolaise ? 

L’Angola a fait face aux effets négatifs de cette pandémie, comme tous les pays du monde. La production nationale en a pâti. Les restrictions liées à la pandémie ont ralenti la marche de l’économie. Le PIB a considérablement baissé pendant la crise sanitaire. Nous n’avons pas encore bouclé toutes les études pour évaluer au plus près les effets de la pandémie dans le pays. Des voix s’élèvent toutefois pour dire que les mesures qui ont été prises pour contenir la maladie ont été excessives, alors qu’elle n’a pas fait un nombre considérable de morts en Angola.

Le programme économique de l’UNITA, le principal parti de l’opposition angolaise, est-il différent de celui du MPLA, le parti au pouvoir ? 

Le programme du MPLA, pour les cinq prochaines années, est plus consistant et mieux élaboré que celui de l’UNITA

Je ne trouve pas de différence majeure entre les deux programmes qui prévoient notamment la diversification de l’économie et la réforme de l’État. Les problèmes auxquels l’Angola fait face sont connus. Il n’y a pas plusieurs manières de les résoudre. Je crois néanmoins que le programme du MPLA, pour les cinq prochaines années, est plus consistant et mieux élaboré que celui de l’UNITA. Le MPLA exerce le pouvoir depuis 47 ans. C’est normal que le MPLA connaisse très bien et plus profondément la vraie nature des problèmes du pays.

En matière de diversification de l’économie, qui, pour l’heure, repose essentiellement sur les exportations de pétrole, des avancées ont-elles été réalisées ?

Si la question est posée à un membre du gouvernement, il répondra certainement que la diversification est en marche. Mais si nous analysons plus finement la structure du PIB angolais, nous verrons que la part du pétrole a relativement diminué. La part du secteur pétrolier dans le PIB est d’environ 33 %, alors qu’il était de près de 70 % dans le passé. La part dans le PIB des secteurs comme la construction, les services – financiers et autres -, a augmenté. Mais l’intégration interne du système économique laisse à désirer. L’intégration entre l’agriculture et la manufacture, entre la manufacture et les services, etc. n’a pas encore été réalisée. J’exagère un peu, mais je tiens à souligner que les interactions sont faibles entre ces différents secteurs. L’Angola n’a pas réussi à diversifier ses exportations. Le pétrole constitue 94 – 95 % des exportations angolaises. Le pays n’exporte quasiment rien d’autre que le pétrole.

La corruption persiste en Angola

Le président Lourenço a fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille. Dans un premier temps, on a constaté que la famille Dos Santos était la cible prioritaire de la lutte contre ce fléau… Quels enseignements peut-on en tirer ?

Les personnes poursuivies jusqu’ici avaient des liens avec le président Dos Santos. Je ne connais aucune personne qui ne tombe pas dans cette catégorie et qui aurait été poursuivie ou condamnée pour corruption. Il faut cependant dire que la corruption persiste en Angola. Comment pouvons-nous envisager de procéder à l’attribution des marchés publics dans la transparence ? Traditionnellement, il n’y a pas d’appels d’offres. La décision d’attribuer tel ou tel autre contrat est prise sur fond de copinage. On décide de donner le marché à l’entreprise X ou Y, en violation des règles établies. Je ne connais pas les objectifs que le gouvernement a fixés en termes de lutte contre la corruption. Je connais néanmoins quelques chiffres liés à cette campagne. Le gouvernement affirme qu’il a récupéré des milliards de dollars qui avaient quitté le pays par des canaux illégaux. Mais je ne peux pas dire avec certitude si tout cet argent est effectivement entré dans les caisses de l’État. Je ne sais pas non plus s‘il a permis d’investir dans l’éducation et la santé de la population. Cela n’empêche pas le gouvernement de se vanter des succès de sa campagne.

Lire aussi : Angola : Lutte anticorruption, résultats limités. https://www.makanisi.org/angola-lutte-anticorruption-resultats-limites/

Les écarts entre les riches et les pauvres sont toujours très élevés. Des programmes sociaux ont été mis en œuvre pour s’attaquer à ce phénomène, mais on n’en voit pas encore les résultats concrets.

Où en est la réduction des criantes inégalités qui caractérisent ce pays où l’opulence ostentatoire côtoie la misère noire ?

Les écarts entre les riches et les pauvres sont toujours très élevés. Des programmes sociaux ont été mis en œuvre pour s’attaquer à ce phénomène, mais on n’en voit pas encore les résultats concrets. Le taux de pauvreté est très élevé en Angola : près de 45 % de la population est pauvre. Si nous regardons ce qu’on appelle la pauvreté multidimensionnelle, ce taux grimpe à 54 %, dans un pays où le taux de chômage se situe à 30 % de la population active. Le taux de chômage des jeunes est, quant à lui, de 54 %. Les dernières données sur la pauvreté en Angola datent de 2018-2019. Il faut attendre les chiffres de l’Institut national des Statistiques pour avoir une idée plus précise des récentes évolutions. Cet organisme a lancé une enquête dont les conclusions n’ont pas encore été publiées. Après la dernière enquête de l’Institut national des Statistiques, nous avons connu une récession et une chute considérable du PIB. Ce qui signifie, en termes clairs, que la pauvreté doit avoir logiquement augmenté dans le pays. Les sociologues et les économistes ont, de toute façon, des outils et des méthodes pour évaluer l’évolution de la pauvreté dans le pays. Dans le centre de recherche où je travaille, qui est rattaché à l’université catholique d’Angola, nous avons également des modèles qui nous permettent de faire ce travail.

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