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mercredi 28 septembre 2022
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Congo-B : la sauvegarde du patrimoine culturel n’est pas acquise

Que recouvrent les notions de patrimoine culturel dans les sociétés traditionnelles congolaises ? Qu’est-ce que la colonisation française a changé ? Pourquoi a-t-elle écarté le patrimoine immatériel traditionnel ? Quelles conséquences ? Où en est-on aujourdhui sur les questions de culture et de patrimoine au Congo-Brazzaville ?

Juriste du patrimoine culturel, docteur en droit et enseignant, auteur d’ouvrages dont La protection du patrimoine culturel au Congo-Brazzaville, Ulrich Kévin Kianguébéni* répond aux questions de Makanisi.

Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu

Makanisi : Avant la colonisation française, qu’englobait le patrimoine culturel traditionnel ?

Ulrich Kévin Kianguébéni : Les sociétés traditionnelles africaines de l’époque précoloniale étaient des groupements hiérarchisés, mais non discriminatoires, car les droits et les obligations de l’individu étaient déterminés en fonction de sa place dans la société et par rapport à la société à laquelle il appartenait. Ce qui distinguait l’individu en ce temps-là, c’était son obéissance presque aveugle aux us et coutumes de son groupe social, sa soumission presque acquise au « monarque » qui se trouvait être le patriarche du groupe. À ce titre, on peut considérer qu’avant la colonisation, le patrimoine culturel traditionnel se caractérisait par les contes, les légendes, les proverbes, les rites, les croyances, les interdits, etc. qui étaient des pratiques immatérielles.

Le patrimoine culturel traditionnel se caractérisait par les contes, les légendes, les proverbes, les rites, les croyances, les interdits, etc. qui étaient des pratiques immatérielles.

Les peuples du Congo ont toujours fait des invocations à des fins de protection, de maintien de l’ordre social et d’abondance dans les activités d’économie de subsistance, des pratiques courantes. Ils ont toujours vécu dans la quiétude que matérialisent l’existence et la vivacité d’une musique traditionnelle variée, agrémentant de multiples circonstances de la vie sociale.

Qui préservait ce patrimoine culturel ? Existait-il un arsenal coutumier ?

Dans chaque communauté ou contrée, ce patrimoine culturel était préservé par des personnes-ressources, des sachants dépositaires du savoir et du savoir-faire. Il s’agissait principalement des chefs coutumiers, de contrée et de village, dont les connaissances faisaient l’unanimité au sein de la communauté. De nos jours, l’arsenal coutumier tend à disparaitre à cause de l’exode rural et du désintérêt des jeunes générations. Les sachants disparaissent, sans avoir légué leurs connaissances aux générations futures.

Dans chaque communauté ou contrée, ce patrimoine culturel était préservé par des personnes-ressources, des sachants dépositaires du savoir et du savoir-faire

Avec la colonisation, qu’est-ce qui change ?

La colonisation est la domination politique, militaire et économique d’un territoire par une puissance étrangère. Dans l’actuel Congo, comme dans l’ensemble de l’Afrique Équatoriale Française, la colonisation s’est faite à travers les administrateurs et les missionnaires français. Elle marque le point de départ de la mise en place d’un régime juridique de protection du patrimoine culturel à travers l’application de la législation et la conception françaises dans les colonies. La colonisation s’inscrivait dans une logique simple : le changement de comportements, d’habitudes et de civilisation pour maintenir l’ordre social existant dans les territoires colonisés. À cet effet, la mise en place de la politique d’assimilation culturelle visait l’instauration de la civilisation française dans les colonies. D’une manière générale, la France a instauré un ensemble d’outils juridiques pour le patrimoine existant (l’île de Gorée au Sénégal) et pour ce qu’elle envisageait de créer (cathédrale, basilique, lieux de mémoire…) au Congo.

La colonisation s’inscrivait dans une logique simple : le changement de comportements, d’habitudes et de civilisation pour maintenir l’ordre social existant dans les territoires colonisés.

La France met en place un arsenal juridique pour protéger le patrimoine existant et  celui à venir. Qu’incluait-elle dans le patrimoine existant ?

Quand ils débarquent dans l’actuel Congo-Brazzaville, vers 1880, l’administrateur et le missionnaire français trouvent un patrimoine immatériel, principalement oral,  régi par un code fait de rites et d’interdits, qui se transmettait de génération en génération. Essentiellement familial ou communautaire en l’absence d’une entité étatique, ce patrimoine traditionnel était composé des savoirs et des savoir-faire locaux liés à chaque domaine et à chaque circonstance de la vie (santé, éducation, naissance, mariage, décès…).  La notion de patrimoine matériel n’existait pas.

La colonisation a introduit de nouveaux éléments et de nouveaux critères de qualification et de classification dans la protection du patrimoine culturel 

La colonisation a introduit de nouveaux éléments et de nouveaux critères de qualification et de classification dans la protection du patrimoine culturel. C’est ainsi que les colonies d’Afrique Équatoriale Française (AEF) et d’Afrique Occidentale Française (AOF) ont vu apparaître des notions telles que les monuments historiques (avec la loi du 31 décembre 1913), les lieux de mémoire, les monuments naturels et les sites à caractère légendaire ou historique (loi du 2 mai 1930).

Lire aussi : Forêts du Bassin du Congo, des identités culturelles à préserver https://www.makanisi.org/forets-du-bassin-du-congo-preserver-les-identites-culturelles/

Quelles ont été les conséquences de l’exclusion du patrimoine immatériel traditionnel ?

À son arrivée au Congo, l’administrateur français a trouvé une société structurée, dominée par la tradition orale, des rites traditionnels, des croyances et des pratiques coutumières. Par le biais de l’écriture, il a instauré un modèle différent de celui qu’il a trouvé sur place. Par conséquent, la société congolaise a connu de profondes transformations dans ses structures sociales et culturelles. Ces transformations se sont traduites par un désintérêt pour les rites traditionnels et la mise en sommeil des croyances et des pratiques coutumières locales. Cette nouvelle conception a engendré des bouleversements dans les rapports des peuples colonisés avec leur culture et dans leur regard sur ce qui sera, plus tard, considéré comme patrimoine.

Ces transformations se sont traduites par un désintérêt pour les rites traditionnels et la mise en sommeil des croyances et pratiques coutumières locales.

Cette exclusion explique-t-elle pourquoi les traditions et voies initiatiques africaines n’ont pas été mises au même niveau que celles qui existent ailleurs  ?

Bien sûr. Les administrateurs et les missionnaires coloniaux vont manifester du désintérêt pour les coutumes et les pratiques traditionnelles existantes, qui seront qualifiées de fétichistes et de sorcellerie. L’objectif visé était, en effet, de transformer la structure sociale congolaise en bannissant le recours systématique aux pratiques traditionnelles et sociales et de détourner l’indigène du recours aux voies traditionnelles.

La philosophie du missionnaire était donc claire : les pratiques traditionnelles et coutumières, expression du patrimoine oral, sont un obstacle à la christianisation. Il fallait inculquer aux indigènes la confiance dans le Dieu chrétien, source d’une véritable sécurité.

Cathédrale Saint-Pierre Claver à Ouesso

Au-delà de la simple annonce de l’Évangile, l’action missionnaire, pour sa part, visait une transformation sociocritique, économique, morale et intellectuelle de la société congolaise afin de la préparer à la pénétration des idées chrétiennes. Pour l’administrateur et le missionnaire mais aussi pour le commun des Congolais, ces pratiques considérées comme fétichistes ne pouvaient donc pas constituer un patrimoine culturel.

Pour l’administrateur et le missionnaire mais aussi pour le commun des Congolais, ces pratiques considérées comme fétichistes ne pouvaient donc pas constituer un patrimoine culturel.

Au début du XXè siècle la France a créé des parcs nationaux, qu’elle intégrera dans le patrimoine dit naturel. Considérait-elle que ces espaces n’étaient pas des lieux d’identités culturelles ?

La notion de parcs nationaux est une invention française qui a fait son entrée en droit récemment. Pour la puissance coloniale,  le parc national était un espace naturel, dont il s’agissait de protéger la faune et la flore. Après son indépendance, le Congo, par mimétisme juridique et institutionnel s’est approprié cette notion et le pays compte aujourd’hui 9 parcs nationaux.

Pour les populations riveraines, le concept de parcs nationaux ne veut rien dire. Au départ, elles ont donc rejeté leur création, d’autant plus que certaines forêts sont sacrées, servent de lieux de culte et d’initiation pour le roi auquel elles fournissent des vivres.

On peut reprocher aux autorités congolaises, d’avoir imposé le concept de parcs nationaux sans avoir au préalable, informé et sensibilisé les populations riveraines. Faute de ce travail en amont, ces dernières n’ont pu se préparer mentalement.

Y-a-t-il eu des résistances ?

Malgré les effets de la colonisation sur la culture congolaise et en dépit du rejet dont elles ont été l’objet, ces traditions qui existent depuis des millénaires et ont une double fonction, dont celle de protéger le patrimoine, ont continué à être pratiquées. Elles ont fait preuve d’une grande résistance. Il faut savoir que les identités culturelles sont véhiculées par une sorte de code moral qui n’existe que dans l’esprit de ceux qui l’appliquent. De même la gouvernance traditionnelle semble avoir également résisté, prenant parfois même le pas sur le droit moderne, qui est étranger aux populations forestières. Depuis des millénaires, celles-ci savent protéger la forêt. Reste que certains parcs nationaux ne sont plus accessibles aux populations locales.

Les identités sont véhiculées par une sorte de code moral qui n’existe que dans l’esprit de ceux qui l’appliquent.

La France s’intéressera à l’art plastique et à la musique. A-t-elle, de ce fait, élargi la notion de patrimoine culturel ?

La musique accompagne chaque activité de la vie sociale. @MDMM

Au départ, l’idée était d’effacer toute pratique traditionnelle, tout code moral existant. Mais face à la résistance des coutumes et des pratiques, la France a fini par en tolérer et en admettre certaines, comme le mariage coutumier qui a été reconnu par le code de l’indigénat. Des arrangements ont donc été trouvés pour préserver la paix sociale. Cela s’est passé aussi bien dans l’AOF à Dakar, que dans l’AEF à Brazzaville.

L’art de la statuaire et la musique entrent dans ce schéma. La France a fini par tolérer ces pratiques artistiques, qui avaient, elles aussi, résisté.

La musique est une expression traditionnelle et culturelle qui existe depuis la nuit des temps au Congo. Elle accompagne chaque activité de la vie sociale : rites liés à la naissance, au mariage, au décès… Aujourd’hui, avec l’élargissement de la notion de patrimoine culturel, la Rumba a été classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. C’est la reconnaissance de la diversité culturelle.

Lire aussi : Congo. Aux sources de l’art pictural : la peinture corporelle, sur masque et murale. https://www.makanisi.org/congo-aux-sources-de-lart-pictural-la-peinture-corporelle-sur-masque-et-murale/

Le patrimoine culturel, notamment immatériel, fait-il aujourd’hui l’objet d’une valorisation et d’une protection ?

Afin de valoriser et de mieux protéger son patrimoine dans son ensemble, le Congo a mis en place, en juillet 2010, plusieurs lois portant notamment sur la protection du patrimoine national culturel et naturel ainsi que sur l’orientation de la politique culturelle. La Loi n°23-2010 du 30 décembre 2010 autorise, pour sa part, la ratification de la convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel. En outre, depuis 2010, pour des raisons d’efficacité et de visibilité du département en charge de la culture et des arts, trois directions générales ont été créées : la Direction Générale des Arts et des Lettres; la Direction Générale du Livre et de la Lecture Publique et la Direction Générale du Patrimoine et des Archives. D’autres textes ont été pris sur l’organisation du Ministère de la culture et des arts (décret n°2010-42 du 28 janvier) et sur les attributions et l’organisation de la Direction Générale du Patrimoine et des Archives (décret n°2010-44 du 28 janvier).

Il faut développer une conscience culturelle et patrimoniale. Cela commence dès l’école primaire.

Ces lois et ces structures sont-elles suffisantes pour protéger le patrimoine culturel traditionnel, alors que, comme vous l’avez souligné, ce dernier tend à disparaître ? 

Non, elles ne sont pas suffisantes. On ne peut pas espérer, en effet, protéger le patrimoine avec seulement deux lois. Le patrimoine immatériel est très fragile et les sachants disparaissent avec leurs connaissances sans les avoir transmises aux générations futures.

Au niveau normatif, force est de reconnaître que tout reste à faire. Pour ma part, j’ai toujours proposé une codification, une légitimation et une officialisation des pratiques traditionnelles, notamment en matière de protection du patrimoine culturel. On peut transformer le code moral en code écrit. Il faut développer une conscience culturelle et patrimoniale. Cela commence dès l’école primaire.

D’une manière générale, dans les politiques publiques, la culture est le parent pauvre. N’oublions que le Congo a un long passé marxiste. Or ce régime faisait la chasse à tout ce qui était culture et pratiques traditionnelles.

L’ensemble du patrimoine culturel congolais souffre de plusieurs maux : l’absence d’une main d’œuvre qualifiée, donc de ressources humaines, et le manque de moyens financiers alloués pour protéger et gérer de manière adéquate ce patrimoine

Qu’en est-il aujourd’hui de la préservation du patrimoine architectural, notamment colonial ?

Dans la plupart des cas, il s’agit des édifices coloniaux qui abritaient des églises (Cathédrale Notre Dame, Basilique Sainte-Anne, Mission catholique de Linzolo…), des résidences des administrateurs coloniaux (Case de Gaulle) ou des lieux de mémoire. Ces sites et édifices font l’objet d’une protection mise en place par le ministère de la culture.

Cependant, il noter que l’ensemble du patrimoine culturel congolais souffre de plusieurs maux : l’absence d’une main d’œuvre qualifiée, donc de ressources humaines, et le manque de moyens financiers alloués pour protéger et gérer de manière adéquate ce patrimoine.

Ulrich Kévin Kianguébéni

Né au Congo, Ulrich Kévin Kianguébéni a fait ses études supérieures à l’université Marien Ngouabi (Maitrise en droit – 2001), à l’université Senghor d’Alexandrie en Égypte (Master gestion du patrimoine culturel en 2011) et à l’université d’Orléans (doctorat en droit du patrimoine culturel en 2016).

Ulrich Kévin Kianguébéni est actuellement enseignant chercheur à la Faculté de droit de l’Université Marien Ngouabi (Congo).

Il prépare une thèse sur la protection des forêts du Bassin du Cogo dans le cadre du développement durable, à l’université de Tours (France).

La protection du patrimoine culturel au Congo-Brazzaville

  • Auteur : Ulrich Kévin Kianguébéni
  • Éditeur : L’Harmattan
  • Date de publication : 15 octobre 2016
  • Nombre des pages : 290 p.
  • Prix : 30 euros
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