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dimanche 25 février 2024
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Galerie-Art-Brazza : changer le regard sur l’art

Ouverte en 2018, Galerie-Art-Brazza est l’une des premières et des plus importantes galeries d’art contemporain privées de Brazzaville. Peintures, photographies, mobiliers et sculptures… La plupart des œuvres exposées émanent d’artistes des deux rives du fleuve Congo, qui forme un véritable trait d’union culturel entre les deux pays. La galerie ambitionne de devenir l’une des vitrines de l’art contemporain africain, incluant la photographie, et d’amener un large public à apprécier l’art, en élargissant ses angles de vue et en l’entraînant hors des sentiers battus. 

Elle a tout juste cinq ans. Et, bien que confrontée à la pandémie du Covid-19 en 2020, Galerie-Art-Brazza a bien résisté. Située en centre-ville, non loin de l’hôtel Mikhael’s, rue de la « musique tambourinée », un nom charmant qui lui va comme un gant, on entre dans ce bel espace culturel par une porte sculptée en bois. De part et d’autre d’un petit hall ombragé, décoré de tableaux, s’ouvrent des espaces de détente, parsemés de verdure et meublés de quelques tables et chaises. Discrétion et raffinement.

De part et d’autre d’un petit hall ombragé, décoré de tableaux, s’ouvrent des espaces parsemés de verdure

Un endroit dédié

À première vue, on se croirait dans la maison d’une famille cossue, passionnée d’art et mécène à ses heures perdues. Féru d’art, Patrick Itouad, fondateur et propriétaire de la galerie, l’est en effet. Cet homme d’affaires, patron de la société de services financiers Serfin, et son épouse ont toujours aimé recevoir et collectionner des œuvres d’art. De là est née l’idée d’ouvrir une galerie d’art contemporain, dans un endroit dédié.

Une fois la porte d’entrée franchie, la véritable vocation des lieux se dévoile : les murs de toutes les pièces, au rez-de-chaussée comme à l’étage, des couloirs et de la montée d’escalier sont tapissés de toiles et de photographies. Ci et là, quelques meubles et sculptures. En effet, loin de se limiter à une seule pratique artistique, Galerie-Art-Brazza focalise ses activités sur trois segments : l’art contemporain, la photographie et l’encadrement, dont l’atelier a été ouvert récemment.

Prééminence de la peinture

Les accrochages font la part belle à la peinture et aux oeuvres d’artistes des deux rives du fleuve Congo. Un choix qui ne doit rien au hasard. Outre un héritage culturel et artistique millénaire commun, où la sculpture et l’art corporel tiennent une place de choix, les deux capitales les plus rapprochées du monde, Brazzaville et Kinshasa, abritent, depuis l’époque coloniale,  de célèbres écoles de formation artistique  : l’école de peinture de Poto-Poto à Brazzaville et l’Académie des Beaux-Arts à Kinshasa. Des instituts et des cadres structurés qui ont donné de la visibilité aux nombreuses générations d’artistes qu’ils ont formées.

Cet héritage explique la prééminence de l’art plastique dans les deux villes. À Brazzaville, beaucoup de jeunes se plaisent à dessiner chez eux, dans leur chambre. Ils croient en leur capacité de produire. Certes, tous ne travaillent pas avec constance et certains ont des difficultés à parler de leur œuvre et de leur travail. Mais ceux qui en veulent travaillent, font preuve de solidarité, s’apprécient et se conseillent. Cette émulation et cette solidarité aident les galeristes à les découvrir et à les sélectionner.

Si les représentants des deux Congo dominent dans son offre, le but de la galerie n’est pas de se limiter aux artistes de ces pays, ni à ceux d’Afrique centrale, mais d’élargir son catalogue à d’autres artistes du continent.

Lire aussi : L’univers pictural de Gotène : révélation du réel, dévoilement et retour à l’unité https://www.makanisi.org/lunivers-pictural-de-marcel-gotene-devoilement-et-retour-a-lunite/

Figuratif ou abstrait ?

Figuratif ou abstrait ?  À l’évidence, le figuratif domine dans les créations des deux Congo. Les thèmes de prédilection des peintres sont la vie quotidienne, le portrait, et l’écologie. Des thématiques abordables, qui parlent au visiteur et à l’acheteur potentiel, où l’usage de la couleur est important. Une tendance que Kali Itouad, qui conseille la galerie, a pu confirmer lors de la 8ème édition de l’AKAA (Also known as Africa), une foire d’art contemporain et de design centrée sur l’Afrique, qui s’est tenue en octobre dernier au Carreau du Temple à Paris.

Kali Itouad, pour sa part, pousserait volontiers à l’abstrait, à l’expérimental, et souhaiterait que soit différencié l’artiste de l’artisan. « On peut garder le figuratif, tout en se tournant vers l’art numérique ou la performance artistique, qui chatouille l’art contemporain », insiste-t-il. Les choses semblent évoluer timidement dans ce sens, avec un peu plus d’abstrait et des innovations notamment chez les jeunes artistes.

Les grands noms de la peinture et du 7ème art

Iloki.Collection privée. ©MDMM

Parmi les grands noms de la peinture de Brazzaville figurent Marcel Gotène, une entité et une valeur sûre, Van Andrea Bakana, peintre et graffeur, Paul Alden M’vout, Jacques Iloki, fils du célèbre peintre François Iloki, Mongo Etsion et bien d’autres encore. La jeune Pascaline Makoundou, qui valorise particulièrement la femme dans sa peinture, a cassé les codes entre le figuratif et l’abstrait. Jean Makita, pour sa part, a opté délibérément pour l’abstrait.

Côté Kinshasa, citons, parmi les aînés, Chéri Samba, internationalement connu, Chéri Chirin, et, dans les générations suivantes, Monsengo Schula, qui travaille sur l’afro-futurisme,  peint des fonds tamisés et des personnages portant des pagnes et utilise des bleus nuit. Sans oublier Dikisongele, dont l’œuvre évoque la temporalité, un thème qu’il aborde avec un trait fin et abstrait, ni Claudy Khan, porteur d’une vision du monde profondément multiculturelle, dont les toiles atterrissent chez le pape et le président de la RDC, ou Abangwa Babocwe dit Béret, sorte de Douanier Rousseau congolais, qui aime dessiner la forêt et ses animaux.

Si Brazzaville peut se glorifier de quelques têtes d’affiche dans la photographie comme Baudouin Mouanda, très primé à l’international pour ses photos d’art, Zed Lebon et Christ Kimvidi, le 7ème art est plus développé à Kinshasa, ville servie par l’importance de sa population. Les photographes kinois sont plus nombreux à faire de la photo d’art que leurs frères du Congo voisin. « Leurs thématiques sont plus variées. Ils osent davantage. Ils ont une vision internationale, cassent les codes et les entendements », signale Kali.

Lire aussi : Congo. Baudouin Mouanda, 1er photographe africain lauréat du prix international Roger Pic. https://www.makanisi.org/congo-baudouin-mouanda-1er-photographe-africain-laureat-du-prix-international-roger-pic/

Les acheteurs

Dans les deux Congo, les acheteurs sont rarement des institutions, même si certains artistes entrent dans des collections de musées. Ce sont plutôt des collectionneurs, principalement des privés ainsi que des gens en vue, comme des banquiers, des architectes, des avocats et des étrangers. « Les collectionneurs sont des esthètes qui peuvent passer du temps devant une œuvre, pour la commenter et l’apprécier », souligne Kali Itouad.

Moins enclin à acheter des biens culturels, le monde politique aurait une préférence marquée pour le portrait. Et quand il achète des toiles, son choix se porte volontiers sur les œuvres figuratives, qui restent une référence. L’abstrait étonne.

L’autre limite à l’achat d’œuvres d’art est son coût. Nombre de Congolais pensent, y compris dans le milieu universitaire, qu’un tableau est inaccessible car forcément cher. En réalité, il n’existe pas vraiment de système de cotation. Le prix est fonction de la renommée de l’artiste. Souvent, les artistes fixent un prix, parfois surévalué, parfois sous-évalué. Tout est affaire de négociation.

Découvrir les talents

Pour un galeriste congolais, détecter des talents n’est pas une sinécure. Certes les artistes se manifestent spontanément et se déplacent volontiers vers les galeries. Mais le galeriste doit aller fréquemment sur le terrain, être à l’écoute pour découvrir le « pinceau » rare.

Ainsi Galerie-Art-Brazza visite les ateliers, qu’elle repère via des contacts proches des artistes, des intermédiaires qui connaissent leurs habitudes, et se rend dans les hôtels dont certains disposent d’un petit espace d’exposition, logé parfois dans un couloir. Les réseaux sociaux facilitent également les repérages et la mise en relation. Le bouche à oreille aussi. Encore rares dans les deux pays, les rubriques spécialisées des médias et les critiques d’art ne sont pas d’une grande aide.

L’autre moyen de découvrir les talents est de fréquenter d’autres galeries et des expositions, encore peu nombreuses au Congo. Outre quelques espaces privés et associations culturelles, ce sont surtout Galerie-Art-Brazza, la galerie du Bassin du Congo et l’Institut français du Congo, établi à Brazzaville et Pointe-Noire, qui exposent des oeuvres. À Kinshasa, de nouvelles galeries dont Palanca, tournée vers l’art traditionnel et contemporain ainsi que le Musée national de la RDC se sont ajoutés aux espaces culturels existants.

Lire aussi : Congo : la sauvegarde du patrimoine culturel n’est pas acquise. https://www.makanisi.org/congo-b-la-sauvegarde-du-patrimoine-culturel-nest-pas-acquise/

Le marché international de l’art

Pour percer à l’international, Galerie-Art-Brazza s’efforce de fréquenter les galeries et les salons d’art et de visiter les expositions internationales, autant d’espaces qui font l’activité et investissent de plus en plus le marché de l’art contemporain africain. Du nord au sud, de l’ouest à l’est, dans les grandes capitales, les initiatives ne manquent pas. En témoignent l’AKAA, la galerie Christophe Person, Olivier Théophile à LVMH, à Paris, la galerie Cécile Fakhouri à Abidjan ou Art Basel qui organise des expositions dans plusieurs pays chaque année.

Célèbres sont aussi le Abu Dhabi Art Fair, Art Dubaï, la foire d’art internationale la plus importante du Moyen Orient, spécialisée sur l’art contemporain, qui se déroule chaque mois de mars. Ou encore Exposition 2020 Dubaï, qui a abrité un pavillon congolais où ont été exposés Baudouin Mouanda et Pascaline Makoundou.

De plus en plus de pays africains, comme le Maroc, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, l’Angola et le Bénin, sans oublier l’Afrique du Sud, organisent des salons et des expositions d’art contemporain ou s’apprêtent à en lancer.

La Chine, pour sa part, compte de grands collectionneurs, qui sont notamment des banques, des musées et des institutions, auxquels Galerie-Art-Brazza s’intéresse. Aux États-Unis, le numéro 1, en termes de soft power, est le marchand d’art Lawrence Gilbert Gagosian, dit Larry Gagosian, qui dicte la tendance. Il a ouvert plusieurs lieux d’expositions dans le monde.

Sortir des sentiers battus  

Développer le marché de l’art contemporain dans les deux Congo et sensibiliser le public à l’art contemporain, sous tous ses modes d’expression, nécessitent une approche nouvelle pour changer le regard du public potentiel. « On essaie d’amener le visiteur à approcher l’art autrement. On ne cherche pas à lui vendre une toile à tout prix, mais on veut lui proposer un panel plus large d’artistes et lui présenter plusieurs histoires où il pourra choisir en fonction de ses coups de cœur », insiste Kali.

D’où son souhait de proposer au public un autre parcours visuel. À l’exemple de ce qui s’est fait lors de la Congo Biennale, à Kinshasa, qui a proposé un circuit spécifique, hors des sentiers battus. Une manière de sortir les gens d’un chemin tout tracé et de les orienter vers d’autres lieux.

Faire connaître les artistes est une autre préoccupation de la galerie, qui adapte ses outils pour répondre à la demande et aux évolutions. Pour Kali, le modèle en la matière est Larry Gagosian. « L’approche américaine consiste à disposer d’un catalogue large d’artistes, à ne pas se contenter d’un seul courant, à avoir une stratégie Why you and not someone else ? (Pourquoi vous et personne d’autre ?), pour faire découvrir l’art au public ». D’où l’importance d’avoir une stratégie marketing, d’utiliser des QR Code, de mettre l’accent sur l’encadrement et l’édition et de faire des rétrospectives. Le monde de l’art serait-il en pleine révolution au bord du fleuve Congo ?

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