Le Bouclier Bleu, un instrument pour protéger, conserver et valoriser les biens culturels

531
Exemples d'actions menées par le Comité ivoirien du Bouclier Bleu, présidé par Daouda Ouattara. @CIBB, Montage photos Makanisi.

C’est après la deuxième guerre mondiale (1939-1945), qui a enregistré d’importantes pertes humaines et la destruction de nombreux édifices civils, administratifs et militaires, mais aussi de biens culturels, qu’est née l’idée de créer une organisation internationale destinée à protéger, en cas de conflits armés et de catastrophes à travers le monde, les patrimoines culturels, matériels et immatériels, des pays, qui sont au cœur de l’identité des êtres humains et de leurs communautés. C’est ainsi qu’a été fondé, en 1954, l’International Committee of the Blue Shield (ICBS), ou Comité international du Bouclier bleu, en français, qui se décrit comme une sorte d’équivalent, dans le domaine culturel, de la Croix Rouge, fondée en 1878.

La Convention de la Haye

Dans le sillage du droit international humanitaire issu de la création de la Croix-Rouge, le texte fondamental concernant la protection du patrimoine culturel et naturel et la mise à l’abri des œuvres d’art en cas de conflit armé est la Convention de La Haye, adoptée en 1954. « Ce sont l’ONU et surtout l’Unesco, son agence dédiée à la culture, qui ont élaboré ce texte spécifique et codifié la manière de protéger les biens culturels », explique Daouda Ouattara, fondateur et président du Comité ivoirien du Bouclier bleu (CIBB) et membre du Comité français.

Le texte fondamental concernant la protection du patrimoine culturel et naturel et la mise à l’abri des œuvres d’art en cas de conflit armé est la Convention de La Haye, adoptée en 1954

Au fil du temps, des dispositions sont venues compléter la Convention de La Haye. Ainsi, en janvier 1996, à Madrid, la ratification de la charte du patrimoine bâti a mis l’accent sur l’aspect éducatif et l’aide aux collectivités locales pour la préservation des systèmes de construction et des savoir-faire traditionnels et a sensibilisé le grand public, notamment les jeunes, dans le domaine de l’architecture. Un autre texte insiste particulièrement sur la limitation des exportations de biens culturels depuis les zones de conflit, la traçabilité des échanges étant très difficile dans ce contexte. La destruction ou le pillage ne pouvant pas être totalement empêchée, un autre protocole prévoit un mécanisme de protection renforcée des biens culturels et oblige les États à leur assurer une protection légale élevée. Outre la définition de ce qui peut être considéré comme « objectif ou nécessité militaire », le texte établit aussi le principe de la responsabilité pénale individuelle, propose des mesures préventives comme l’établissement d’inventaires et de plans d’enlèvements préventifs et identifie,  en temps de paix, les autorités aptes à agir en cas de crise.

Le Bouclier bleu

Deux organismes sont chargés de la mise en œuvre et du suivi de la Convention et de ses protocoles : l’Unesco et le Comité international du Bouclier Bleu, qui regroupe quatre associations internationales professionnelles : le Conseil international des musées (ICOM), le Conseil international des archives (ICA), la Fédération internationale des associations de bibliothécaires et des institutions de bibliothèques (IFLA) et  le Conseil international des monuments et des sites (ICOMOS). Toute création d’un comité national nécessite d’en informer au préalable ces institutions. Plus tard, le Conseil de coordination des associations d’archives audiovisuelles (CCAAA) a rejoint le comité, au sein duquel plusieurs commissions ont été mises en place.

Deux organismes sont chargés de la mise en œuvre et du suivi de la Convention et de ses protocoles : l’Unesco et le Comité international du Bouclier Bleu, qui regroupe quatre associations internationales professionnelles

Un écu, pointe en bas

À l’image de la Croix rouge dont le signe distinctif – une croix qui identifie les installations humanitaires ou de secours – a été codifié en droit international humanitaire, le Bouclier bleu compte également un signe distinctif : un écu, pointe en bas, écartelé en sautoir, de couleur bleu roi et blanc. « Ce symbole, signe d’inviolabilité, est inscrit sur la façade des bâtiments culturels. Toute violation de ces lieux constitue un crime contre l’humanité », informe Ouattara.

Les Comités nationaux en Afrique

Au fil du temps, des relais du Bouclier bleu international ont été mis en place dans différents pays.  En Afrique, l’implantation de comités nationaux date des années 1990. « La décennie 1990 a été une époque de conflits, liés notamment aux difficultés d’instaurer le multipartisme. Des pays, comme la Côte d’Ivoire, ont connu des affrontements armés pendant lesquels des biens culturels ont été détruits et des œuvres d’art pillées aussi bien en ville, dans les musées, que dans les villages où masques et statuettes font partie des œuvres culturelles des populations. On a retrouvé ces objets dans des musées à l’étranger », signale Daouda. Qui pille ? « Ce sont des militaires mais aussi des civils, voire des gestionnaires de musées et autres personnes. Les biens culturels, revendus, deviennent des butins de guerre ».

Durant les années 1990, des pays, comme la Côte d’Ivoire, ont connu des affrontements armés pendant lesquels des biens culturels ont été détruits et des œuvres d’art pillées

Actuellement, l’Afrique subsaharienne compte huit comités nationaux : au Sénégal, au Mali, au Niger, en Côte d’Ivoire, au Cameroun, au Mozambique, en Éthiopie et au Soudan du Sud. Leur mission première est de promouvoir la Convention de La Haye de 1954 et d’assurer le relais du Comité international dans leur pays. Leur mise en place n’allant pas toujours de soi, la tendance est de créer l’association avant d’informer les autorités, pour éviter un refus.

En Côte d’Ivoire, le Comité ivoirien du Bouclier bleu (CIBB) mène des actions à plusieurs niveaux.  La première consiste, bien sûr, à faire l’inventaire du patrimoine culturel, public ou privé, à le répertorier et à l’enregistrer dans une base de données. « Ce patrimoine ne se limite pas aux musées et aux bibliothèques. Il intègre également les hôpitaux, les digues et les ponts, car ces ouvrages de franchissement de rivières ou de vallées relient des populations, désenclavent des régions et permettent les échanges économiques, culturels et fraternels », insiste Ouattara. Une fois les biens identifiés, on estampille leurs façades du sigle du Bouclier bleu. Les édifices et les cibles militaires ne sont pas concernés.

Le patrimoine à protéger ne se limite pas aux musées et aux bibliothèques. Il intègre également les hôpitaux, les digues et les ponts

Lire aussi : Congo-B,  la sauvegarde du patrimoine culturel n’est pas acquise. https://www.makanisi.org/congo-b-la-sauvegarde-du-patrimoine-culturel-nest-pas-acquise/

Former, conseiller et protéger

Une autre mission du CIBB est de former les gestionnaires de bibliothèques et de musées. D’où les actions de renforcement des capacités des personnels chargés de gérer ces institutions. Le CIBB, qui se veut force de propositions, joue aussi un rôle de conseil. Il fait des suggestions aux autorités du pays sur la manière de protéger les biens culturels et de développer les moyens de prévention. C’est ainsi que, grâce au CIBB, « huit mosquées de style soudanais, situées dans le nord de la Côte d’Ivoire, ont été inscrites au patrimoine de l’Unesco », indique Ouattara. Le Comité aide également les bibliothécaires à faire vivre leurs établissements ainsi qu’à protéger et conserver les oeuvres littéraires.

« La notion de risque intègre les risques naturels que sont les inondations ou les tremblements de terre, ainsi que les risques liés aux activités humaines comme les feux de brousse », indique Daouda Ouattara

La protection va au-delà des risques liés aux conflits. « La notion de risque intègre les risques naturels que sont les inondations ou les tremblements de terre, ainsi que les risques liés aux activités humaines comme les feux de brousse. Il n’y a pas de véritable culture du risque en Afrique. Il faut la développer dans tous les secteurs du patrimoine culturel », souligne Ouattara.  D’où les conseils du CIBB sur le choix de l’implantation de nouveaux édifices et la mise en place du dispositif de protection des œuvres d’art. « On recommande de ne pas construire des bâtiments, en particulier des bibliothèques, dans des zones inondables et on conseille sur la manière d’agir en cas d’inondation ou d’incendies ».

Cette démarche inclut la constitution et la conservation de dossiers contenant divers types de documents (images, photos, cartes, livres, films, etc.) décrivant, avec précision, un édifice culturel, ce qui facilite sa reconstitution s’il a été endommagé. En France, le Comité français du Bouclier bleu a joué un rôle important en faveur de la restauration de la Cathédrale Notre-Dame de Paris.

Enjeux de la conservation du patrimoine

Développer la notion de conservation est un autre défi du Bouclier bleu. « Nous devons restituer à l’humanité le patrimoine artistique matériel et immatériel de chaque pays », martèle Daouda.  La conservation ne concerne pas exclusivement les biens culturels et artistiques. L’archivage des productions intellectuelles, écrites et audiovisuelles (études, rapports, livres, photos, films, etc.) est à organiser ou à renforcer. D’où l’importance de sensibiliser l’administration à une meilleure prise en compte de tout le patrimoine (culturel, artistique et intellectuel) dans les projets nationaux et à définir une stratégie de conservation et un plan de sauvegarde.

« La conservation ne concerne pas exclusivement les biens culturels et artistiques. L’archivage des productions intellectuelles, écrites et audiovisuelles (études, rapports, livres, photos, films, etc.) est à organiser ou à renforcer ».

En Afrique,  un continent réputé pour la richesse et la diversité de son patrimoine culturel, on peut se demander pourquoi la notion de patrimoine et de sa préservation est-elle aussi peu développée aujourd’hui. « Il n’y a plus de transmission. Il faut faire un travail de sensibilisation et d’animation pour réactiver la mémoire et faire connaître notre histoire et notre culture », insiste Daouda Ouattara. 

« Il n’y a plus de transmission. Il faut faire un travail de sensibilisation et d’animation pour réactiver la mémoire et faire connaître notre histoire et notre culture »

D’autres facteurs jouent en défaveur de la conservation du patrimoine, notamment celui issu de la colonisation. « Détruire un bâtiment colonial, pour en construire un nouveau, est parfois perçu comme un moyen d’effacer une histoire douloureuse », note Ouattara. D’autres considérations, moins nobles, jouent également contre. Ainsi, la construction de nouveaux édifices, en remplacement de bâtiments coloniaux, permet l’obtention de marchés et, au passage, de commissions.

Des réhabilitations réussies   

Le CIBB mène des actions de lobbying auprès d’associations et des autorités ivoiriennes pour encourager la réhabilitation ou le classement de bâtiments historiques. C’est ainsi qu’ont été restaurés, à Bondoukou (nord de la Côte d’ivoire), des bâtiments très anciens construits selon la technique de construction en banco (terre crue) appelée djenné-ferey. « Ce sont des briques cylindriques, qui sont fabriquées depuis des siècles en Afrique. Seul le Mali maîtrise encore aujourd’hui cette technique. Grâce à des artisans maliens, on a pu restaurer des bâtiments construits selon cette technique, dont l’un datait de 1800 », se réjouit rétrospectivement Ouattara.

« Grâce à des artisans maliens, on a pu restaurer des bâtiments construits selon cette technique de construction du djenné-ferey, dont l’un datait de 1800 »

Le CIBB a préparé le dossier et suivi tout le processus de réhabilitation, tandis que l’association française Urgences Patrimoine, dont Daouda Ouattara est membre et ambassadeur, a signé une convention avec l’État ivoirien, pour que ce dernier recherche les fonds nécessaires à l’opération. Reste que ce sont des privés qui ont financé le projet.  Point positif, cette opération a toutefois permis de mettre en place une université orientée vers l’architecture, à Bondoukou, qui compte aussi un musée. Ouverte à la rentrée universitaire 2022-2023, l’université accueille plus de 3000 étudiants.

Revaloriser les coiffures traditionnelles

L’action du CIBB s’attache également à revaloriser la culture africaine. Pour exemple, le 28 octobre 2011, l’Unesco a reconnu que le défrisage faisait partie des séquelles psychologiques liées à la traite négrière. Pour lutter contre ce qui est considéré comme une discrimination capillaire et revaloriser les coiffures traditionnelles, de type afro, le CIBB a décidé d’organiser des concours de coiffure, dans le cadre de fêtes culturelles.  Des prix, d’un montant d’environ 250 euros, sont octroyées aux jeunes filles qui arborent les plus belles coiffures naturelles. Mais attention, l’action doit être durable ! « Pendant un an, la jeune fille ne peut pas mettre de mèches sur sa tête, sinon on lui retire son prix », explique Ouattara. Pour accompagner ces actions, le comité a mobilisé des historiens et des anthropologues pour expliquer l’origine de cette discrimination et faire connaître les traditions africaines anciennes.

Pour lutter contre ce qui est considéré comme une discrimination capillaire et revaloriser les coiffures traditionnelles, de type afro, le CIBB a décidé d’organiser des concours de coiffure

De même, le CIBB sensibilise les populations aux symboles africains anciens, porteurs de paix. Tel est le cas du masque « bedu », inscrit dans la Charte du Mandé. Reconnu dans toute l’Afrique de l’ouest, ce symbole avait valeur d’inviolabilité. Porté, sous la forme d’un bijou,  par les rois noirs, il empêchait ces derniers d’être réduits en esclavage en cas de capture. Autant de symboles et d’actions pour changer le regard des Africains sur eux-mêmes.

© Copyright Makanisi. Reproduction interdite sans autorisation écrite. Toute reprise doit être partielle (entre un tiers et un quart du texte maximum), faire mention de la source (makanisi.org) et indiquer l’url renvoyant à l’article.