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jeudi 30 mai 2024
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QAFF : un pont cinématographique entre la Colombie, l’Afrique et les Afro-descendants

Né à Pointe-Noire au Congo Brazzaville, Wilfrid Massamba réside à Bogota, la capitale de la Colombie. Congo, France, Côte d’Ivoire, Kosovo, Jordanie, Suisse, Mexique, Honduras, Colombie… Ce congolais a beaucoup voyagé. Passionné de photographie, de cinéma et plus largement de culture, il a créé la Fondation culturelle Basango (les nouvelles en langue lingala), à Pointe-Noire ainsi qu’à Bogota. Il est aussi le fondateur, en Colombie, du Quibdo African Film Festival (QAFF), dont le rayonnement ne cesse de croître.

Wilfrid Massamba nous fait découvrir ce festival de cinéma, un pont culturel entre la Colombie, l’Amérique hispanophone, l’Afrique et ses diasporas, qu’il contribue à faire connaître, loin des stéréotypes et des idées reçues.

Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu

Makanisi : Vous êtes né au Congo-Brazzaville et vous vivez maintenant en Colombie. Quel a été votre parcours avant de vous établir dans ce vaste pays d’Amérique latine ?  

Wilfrid Massamba, lors de l’édition 2022 du QAFF

Wilfrid Massamba : Je suis né, en effet, à Pointe-Noire, au Congo-Brazzaville en 1970. J’ai vécu de 9 à 24 ans à Paris, où, après le lycée, j’ai commencé à écrire des scénarios, tout en suivant par correspondance les cours de l’École internationale de création audiovisuelle et de réalisation (Eicar), ce qui m’a permis de peaufiner mon travail de scénariste.

En 1994, je retourne au Congo, car les perspectives étaient un peu bouchées pour moi à Paris. J’y reste jusqu’en 1997. La guerre sévissant dans le pays, j’ai décidé d’aller m’installer en Côte d’Ivoire, où j’ai fait des photos pour plusieurs agences de mode et pour des événements. Puis le climat politique ivoirien se détériorant, en 2000, je suis rentré au Congo. 

Après le lycée, j’ai commencé à écrire des scénarios, tout en suivant par correspondance les cours de l’École internationale de création audiovisuelle et de réalisation (Eicar), ce qui m’a permis de peaufiner mon travail de scénariste

J’ai commencé par faire des vidéoclips pour des musiciens notamment, puis j’ai réalisé des documentaires, particulièrement sur les traditions culturelles du nord du Congo, dont des intronisations de Kani, et du sud du pays.

En 2001, j’ai rencontré ma future épouse, qui est colombienne, qui travaillait pour le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). En 2002, nous sommes partis au Kosovo, où j’ai pu travailler pour le compte de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), pour laquelle j’ai réalisé des documentaires sur les Roms (gitans) à Pristina. J’ai travaillé également avec des artistes locaux, donné des cours sur l’audiovisuel et la réalisation. L’année suivante, nous nous installons en Colombie pendant plus de six mois et, ensuite, à Genève où est née notre fille en 2004.

C’est à San Basilio de Palenque que je me suis rendu compte que la majorité de la population se revendiquait Kongo. Sa langue, le palenquero, compte beaucoup de mots kikongo ou kituba, une langue bantoue parlée dans les deux Congo

La découverte de la population afro-colombienne vous a amené à réaliser un documentaire sur elle…

Oui, c’est lors de ce séjour en Colombie, que je me suis intéressé aux populations afro-colombiennes, notamment à celle de San Basilio de Palenque, une petite cité fondée par des esclaves noirs fugitifs, menés par Benkos Bioho, qui se trouve dans le nord-ouest de la Colombie, près du port de Carthagène des Indes. C’est là que je me suis rendu compte que la majorité de cette population se revendiquait Kongo. Sa langue, le palenquero, compte beaucoup de mots kikongo ou kituba, une langue bantoue parlée dans les deux Congo.

En 2004, j’ai réalisé mon premier documentaire sur la population de San Basilio de Palenque. Intitulé « Un bus para Palenque », ce documentaire mettait, entre autres, en évidence la discrimination et le racisme dont la communauté afro-colombienne est victime. Il a été présenté dans plusieurs festivals, dont, en 2005, le festival international de cinéma « El Ojo Cojo », qui se tient à Madrid. Cela m’a ouvert des portes. En 2010, je me suis réinstallé au Congo.

Intitulé « Un bus para Palenque », ce documentaire mettait, entre autres, en évidence la discrimination et le racisme dont la communauté afro-colombienne est victime.

Qu’avez-vous entrepris sur le plan culturel au Congo ?

J’ai créé un espace culturel à Pointe-Noire, où, à part l’Institut français, il n’existait pas de lieu spécifique pour promouvoir les artistes congolais. J’ai appelé cet espace, doté d’une galerie d’art, d’une bibliothèque, d’une librairie et d’un espace de concerts, la Fondation Basango (les nouvelles en lingala). Ce centre culturel recevait tous types d’artistes (musiciens, photographes, peintres, sculpteurs, etc.) aussi bien congolais que de la sous-région. On a créé aussi le Basango Jazz Festival, qui a organisé quatre éditions. En 2016, j’ai monté, à Pointe-Noire, le premier festival de courts métrages dénommé « Moké Film festival ». Après la première édition, pour des raisons familiales, nous avons dû quitter le Congo, pour revenir en Colombie.

En 2016, j’ai monté, à Pointe-Noire, le premier festival de courts métrages dénommé « Moké Film festival ».  

Lire aussi : Festival Kongo River 2024 : un voyage autour du Pool Malebo. https://www.makanisi.org/festival-kongo-river-2024-un-voyage-autour-du-pool-malebo/

D’où vient cette passion pour le cinéma ?

Je suis passionné de cinéma depuis plus de 25 ans. En 1993, avant de revenir au Congo, j’ai eu une petite expérience dans le cinéma en tant que figurant dans le film Métisse de Mathieu Kassovitz et une autre avec le réalisateur Jean Odoutan. Aucun membre de ma famille ni aucun de mes amis n’évolue dans ce domaine. Je suis venu au cinéma par la photo. J’ai voulu aller plus loin que l‘image fixe pour raconter une histoire via les images mouvantes.

Vue d’une des places de Quibdo où sont projetés les films pendant le festival

En 2019, vous avez créé, en Colombie, le Quibdo African Film Festival (QAFF). Pourquoi un festival de cinéma africain et pourquoi Quibdo ?

Pour comprendre ces choix, il faut revenir au Congo, où j’avais créé un festival de cinéma. C’est dans la continuité de cette initiative, que m’est venue l’idée de monter un festival de cinéma en Colombie, mais avec une orientation un peu différente. L’élément déclencheur a été une visite que j’ai effectuée à Quibdo, une ville située dans la région de Choco, au bord de l’Océan Pacifique, où près de 90 % de la population est noire, afro-descendante.

Avec un ami cinéaste camerounais, Jean Pierre Békolo, nous y avons organisé un atelier sur l’audiovisuel et le cinéma pour des jeunes de la région. En échangeant avec ces jeunes, j’ai noté qu’ils s’intéressaient beaucoup à l’Afrique, mais qu’ils n’en avaient que des images stéréotypées et réductrices, comme la guerre, la famine, la pauvreté, etc. D’où l’idée du festival, à travers lequel nous voulions montrer aux Afro-Colombiens ce qu’est l’Afrique. Nous voulions leur montrer l’Afrique différemment, notamment celle vue par ses cinéastes.

D’où l’idée du QAFF, à travers lequel nous voulions montrer aux Afro-Colombiens ce qu’est l’Afrique. Nous voulions leur montrer l’Afrique différemment, notamment celle vue par ses cinéastes.

Qui sont vos publics et combien sont-ils ?

La majorité du public est afro-colombien. En implantant ce festival à Quibdo, nous savions d’ailleurs qu’il le serait. Toutefois, au fil des éditions, le public s’est élargi à d’autres communautés. Il est maintenant fréquenté par des populations noires, amérindiennes, métisses et blanches. Il attire des populations qui viennent de différentes régions du pays et se déplacent jusqu’à Quibdo, pour assister au festival. Cela a permis à ce public d’avoir une autre image de l’Afrique.

Nous recevons entre 1500 et 2000 festivaliers sur l’ensemble des 4 jours que dure le Festival. À chaque séance, il y a du monde. Parmi le public, il y a beaucoup d’étudiants, des réalisateurs, des producteurs, des acteurs, etc. En 2023, nous avons reçu Aissa Maïga, actrice et réalisatrice d’origine sénégalaise et malienne. Chaque année, on essaie d’inviter des personnalités du monde du cinéma qui viennent rehausser le festival et sont accompagnées de réalisateurs locaux.

Nous recevons entre 1500 et 2000 festivaliers sur l’ensemble des 4 jours que dure le Festival. À chaque séance, il y a du monde.

Le festival se limite-t-il aux productions venant d’Afrique ?

Non, il n’y a pas que des films africains qui sont présentés. Le festival couvre aussi les diasporas africaines implantées en Afrique, aux États-Unis, en Europe,  aux Caraïbes, en Amérique latine et même en Asie. C’est un festival afro-diasporique, qui présente les œuvres de tous les Afro-descendants et recouvre toutes les cultures afro. 

Lire aussi : Forêts du Bassin du Congo : préserver les identités culturelles. https://www.makanisi.org/forets-du-bassin-du-congo-preserver-les-identites-culturelles/

Combien d’éditions avez-vous organisées depuis la première qui a eu lieu en 2019 ?

Cette année, en septembre prochain, nous présenterons la sixième édition du QAFF, sans compter celle qui s’est déroulée au Congo.

Y-a-t-il une thématique différente à chaque édition ?

Chaque année, il y a une thématique différente. On parle de cultures afro, de l’afro-culturisme, de l’afro-disruptif, de pont entre l’Afrique et les Afro-descendants. Cette année, le thème retenu est « Imagine l’imaginaire ». Nous avons voulu nous ouvrir, ne pas nous limiter aux thèmes de souffrance, de résilience et aux problématiques politiciennes.

Cette année, le thème retenu est « Imagine l’imaginaire ». Nous avons voulu nous ouvrir, ne pas nous limiter aux thèmes de souffrance, de résilience et aux problématiques politiciennes.

Combien de films recevez-vous à chaque édition et comment procédez-vous pour les sélectionner ?

Nous communiquons via plusieurs plateformes d’appel à films. Chaque année, nous recevons entre 200 et 300 films, qui viennent de partout. Il y a un comité de sélection, une curatoriale, qui organise des séances de visionnage de présélection, pour savoir si les films répondent à nos critères et à nos thématiques. Puis nous faisons une sélection officielle. Notre festival est une compétition, avec une partie nationale et une autre internationale. Chaque année, entre 40 et 45 films sont en sélection officielle.

Nous communiquons via plusieurs plateformes d’appel à films. Chaque année, nous recevons entre 200 et 300 films, qui viennent de partout.

Quels types de prix le Festival décerne-t-il ?

La Fondation QAFF remet plusieurs prix dont le Prix du meilleur réalisateur, le prix spécial du jury pour documentaire, le Prix ​​​​du film expérimental, le Prix du meilleur film d’animation, le Prix de la meilleure cinématographie, le Prix ​​du meilleur scénario, le Prix de la meilleure musique originale ou musique, le Prix du meilleur court métrage, le Prix du documentaire colombien, le Prix Arnaldo Palacios « Les étoiles sont noires ». 

Le Grand Baobab prix du Long métrage, qui est un trophée en forme de baobab, est décerné au meilleur cinéaste.  Symbole officiel du QAFF, le baobab est une représentation de l’arbre mythique de l’Afrique, chargé d’histoire, symbole de paix, de non-violence et de longévité. Il invite aussi la communauté africaine et afro-descendante à repenser son histoire et à la transmettre.  

Le Grand Baobab prix du Long métrage, qui est un trophée en forme de baobab, est décerné au meilleur cinéaste. 

Votre public est majoritairement hispanophone. Quelles sont les conditions que vous posez pour qu’il soit en mesure de comprendre les films ?

Nous exigeons des sous-titres en espagnol. La majorité des cinéastes comprennent cette exigence maintenant. Si c’est difficile pour eux, nous les aidons à traduire et à écrire les sous-titres en espagnol. Il faut noter que l’espagnol n’est pas une langue très pratiquée en Afrique, contrairement à l’anglais ou au français. L’Amérique latine est un continent lointain pour la majorité des Africains.

Vue du public pendant une projection de films lors de la 5ème édition du QAFF

De quelles régions d’Afrique sont originaires les cinéastes qui vous font parvenir leur film ?

Ils viennent de partout : de l’Afrique anglophone, francophone et lusophone, du Maghreb, très peu de la Guinée équatoriale, la majorité des cinéastes de ce pays résidant en Espagne.

Lire aussi : Congo-B. Brice Massamba parie sur le cinéma. https://www.makanisi.org/congo-b-brice-massamba-parie-sur-le-cinema/

Avez-vous des liens avec d’autres festivals dont le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco-Burkina Faso), le festival international de cinéma Vues d’Afrique (Québec) ?

Pour le moment, on tisse des liens avec des petits festivals qui s’intéressent au cinéma africain en Amérique latine, en Colombie, en RDC, dont le Festival International de Cinéma de Kinshasa (Fickin) qui en est à sa 11ème édition, au Kenya, en Afrique du Sud, au Rwanda et en Côte d’Ivoire. En 2025, on sera présent au Fespaco où l’on emmènera des cinéastes colombiens.

En 2025, on sera présent au Fespaco où l’on emmènera des cinéastes colombiens

Quels medias couvrent généralement votre festival  ?

Il s’agit surtout de la presse audiovisuelle, notamment TV5 Monde et France 24, qui nous accompagnent à chaque édition, ou la Voix de l’Amérique (VOA) ainsi que la presse culturelle, et bien sûr la presse nationale colombienne.

Quibdo African Film Festival (QAFF)

  • 6ème édition
  • Date : du 14 au 18 septembre 2024
  • Lieu : Quibdo – Colombie
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