Sial 2024. Enjeux et innovations des filières agricoles africaines 

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Le Salon international de l’Agro-alimentaire (SIAL) Paris 2024 a fêté ses 60 ans cette année. S’il est un salon de business, le SIAL est aussi un salon de contenus. On y présente des études qui permettent d’accompagner les entreprises agro-alimentaires, composées en majorité de PME, et de les guider dans leurs choix stratégiques. Cette 60ème édition révolutionne l’expérience des conférences classiques avec le lancement de SIAL Summits. Ainsi 4 Sommets ont été dédiés à 4 thématiques : l’intelligence artificielle et son impact sur la production agro-alimentaire, la Responsabilité sociale des entreprises ou comment nourrir les 10 milliards d’habitants que comptera la planète à l’horizon 2050, la Supply chaîne et… l’Afrique.

Pourquoi l’Afrique ? Parce que sur les 2 milliards d’habitants supplémentaires à l’horizon 2050, la moitié (un milliard) sera africaine. L’Afrique représentera environ les 2/3 de la croissance démographique mondiale dans les 30 prochaines années. Ce milliard de nouvelles bouches à nourrir constitue un vrai défi et un sujet de réflexion, d’autant que les filières agricoles et agro-alimentaires africaines demandent à être structurées, pour répondre aux immenses besoins à venir. D’où l’intérêt d’organiser un « Summit Afrique» dans le cadre du Sial Paris 2024, dont l’objectif était de présenter les innovations et les enjeux alimentaires des Afriques.

Malnutrition, sous-alimentation, mais aussi sur-nutrition (obésité, qui serait plus élevée qu’au Canada), dépendance alimentaire… Telles sont souvent les idées reçues sur l’Afrique. Qu’en est-il réellement sur le terrain ? C’est à Nicolas Bricas, socio-économiste de l’alimentation au Cirad, qu’est revenue la tâche de présenter les enjeux alimentaires des Afriques.

Selon Bricas, la croissance démographique de l’Afrique est actuellement la plus rapide du monde et la plus rapide de l’histoire du monde. Celle des villes africaines est 2 à 3 fois plus rapide que celle de l’Europe au XIXème siècle.

« Mais aucune ville africaine n’a jamais connu de pénurie alimentaire, car des filières d’approvisionnement se sont organisées, certes grâce aux importations, mais majoritairement à partir de productions locales mises en œuvre par un secteur informel composé de micro-entreprises, de commerçants, sans quasiment aucun appui des États et de sociétés de développement. Ce secteur a réussi à créer des millions d’emplois », insiste Bricas.

La croissance démographique de l’Afrique est actuellement la plus rapide du monde et la plus rapide de l’histoire du monde. Celle des villes africaines est 2 à 3 fois plus rapide que celle de l’Europe au XIXème siècle.

Le marché intérieur fait vivre les agriculteurs

En Afrique, entre 27 000 et 35 000 jeunes sur un million d’habitants arrivent chaque année sur le marché du travail. Quelque 80 % d’entre eux sont absorbés par le secteur alimentaire, majoritairement par la production agricole mais aussi la transformation. Contrairement aux schémas anciens,  aujourd’hui, c’est la production alimentaire commercialisée pour le marché intérieur qui permet de rémunérer les producteurs agricoles à hauteur de 80 %. Le marché à l’export ne représente qu’une petite partie de leur rémunération. Ainsi les cultures alimentaires sont devenues des cultures dites de rente.

Autre changement, autrefois l’accent était mis sur la production calorique, avec des investissements sur les céréales (maïs, riz, et, dans une moindre mesure, mil et sorgho) et, à un certain degré, sur les tubercules. Ce schéma a changé. Ainsi la structure des dépenses alimentaires se compose pour un tiers de racines, un tiers de produits animaux et laitiers et un dernier tiers de légumineuses, de fruits et de légumes.

la production alimentaire commercialisée pour le marché intérieur permet de rémunérer les producteurs agricoles à hauteur de 80 %.

Même si on assiste, en milieu urbain, à une occidentalisation des pratiques alimentaires, ce phénomène est très limité, car la gastronomie africaine se maintient en ville, où l’on invente de nouvelles recettes, notamment dans la restauration.

Les enjeux des Afriques ne sont donc pas qu’économiques, avec pour objet de réduire la malnutrition et la dépendance alimentaire. Ils sont aussi nutritionnels et sanitaires, en raison de la consommation de pesticides qui explose sur le continent et fait peur aux médecins et aux nutritionnistes. Ce sont aussi des enjeux sociaux et culturels. Avec qui et comment va-t-on manger demain ? Comment se relier aux autres et à la nature à travers l’alimentation ?  

Lire aussi RDC. Lady Solution. Profession : nutritionniste-diététicienne. https://www.makanisi.org/rdc-lady-solution-profession-nutritionniste-dieteticienne/

Redistribuer la richesse

« Agro-alimentaire : Emplois et investissements », tel était le thème de la première table ronde. Pour Kako Nubukpo, ancien commissaire à l’agriculture de l’Union monétaire et économique Ouest-Africaine (UMEOA), le développement africain va davantage ressembler à celui des États-Unis d’Amérique ou de l’Europe qu’à celui de l’Asie, contrairement au discours des dirigeants africains, qui va dans le sens de celui de l’Asie. L’approche asiatique,  qui préconise  « d’être très compétitif au niveau de l’offre et de gagner des parts de marché à l’international », relève d’un système mercantiliste dans lequel l’export fonde la croissance.

Or, selon Nubukpo, le tracteur de la croissance africaine est la demande. En partant de ce constat, la façon de concevoir les politiques de développement doit changer. Ainsi le milliard d’habitants africains qui va arriver dans les prochaines années sera demandeur de produits agro-alimentaires. Mais, s’ils n’ont pas de moyens financiers suffisants, les consommateurs ne pourront pas accéder à une alimentation en quantité et qualité.

En se plaçant du côté de la demande, les enjeux sont de deux sortes : sur le plan macro-économique, il s’agit de réduire les inégalités et de favoriser la redistribution de la richesse.

En se plaçant du côté de la demande, les enjeux sont de deux sortes. Sur le plan macro-économique, il s’agit de réduire les inégalités. Or l’Afrique est le continent qui a le plus d’inégalités au monde, tant à l’intérieur des pays qu’entre pays. Tel est le cas de la région d’Afrique australe dont le PIB est le plus élevé des régions de l’Afrique subsaharienne, mais où les inégalités sont les plus fortes. Il faut donc que les politiques publiques favorisent la redistribution de la richesse.

Circuits courts et accompagnement des producteurs

L’autre enjeu vise plus précisément la micro-économie. Pour Nubukpo, ce sont les circuits courts qui ont sauvé les villes africaines, mais ils ne sont pas soutenus par les politiques publiques. Pendant la pandémie, le Togo a innové avec l’initiative « entraide » qui a permis de transférer de l’argent aux ménages en difficulté. La diaspora a joué un grand rôle dans cette initiative. L’idée volontariste d’accroître les ressources des consommateurs est positive car c’est la seule voie qui leur permettra d’accéder à une alimentation de qualité.

L’approche demande doit par ailleurs accompagner les incubateurs, notamment les TPE agro-alimentaires, pour les aider à établir une comptabilité, à gérer leurs petites unités, à maîtriser les normes par rapport à leurs marchés, qui sont locaux et non à l’export, et à partager les mêmes référentiels avec leurs clientèles.

Produire davantage localement

Du côté de l’offre, il y a trois enjeux. Le premier est de réduire les importations alimentaires, en produisant davantage localement et en innovant. D’où la nécessité de développer de nouvelles variétés adaptées aux enjeux climatiques. En l’espace de 40 ans, l’Afrique a perdu 20 % de sa productivité physique du fait des changements climatiques. Le deuxième enjeu est de promouvoir des « arrangements institutionnels ». Il vise à faciliter plusieurs types d’accès : au crédit, au foncier, notamment pour des femmes dans certains pays,  à l’énergie et aux infrastructures routières pour écouler la production.

Le troisième enjeu porte sur les politiques agricoles, souvent réduites à une succession de projets, sans vision globale à moyen et long termes.

Enfin, le troisième enjeu porte sur les politiques agricoles, souvent réduites à une succession de projets, sans vision globale à moyen et long termes. À cela, s’ajoute l’incohérence des politiques publiques, avec, d’un côté, un discours affirmant une volonté de développer l’agriculture et, de l’autre, des mesures de désarmement tarifaire. Du coup,  l’entrée des productions étrangères vient ruiner la production locale.

Vue de quelques panélistes du Summit Afrique. ©MDMM

Créer des emplois et accroître les revenus

Pour créer des emplois, notamment dans le secteur de la transformation agro-alimentaire,  l’une des solutions est de mutualiser les équipements. Ainsi Asfood International, un prestataire de services, met à disposition d’agriculteurs, sur leurs lieux de production, des unités mobiles de transformation de produits agricoles (fruits, légumes, manioc, etc.). L’avantage est double. « Il permet d’éviter les pertes et de créer de la valeur ajoutée, donc des revenus supplémentaires », signale Victor Nono, CEO de l’entreprise.  

Financer les petits producteurs

Pour de nombreuses entreprises africaines, en particulier les petites et les très petites entreprises, l’accès au crédit est un véritable casse-tête. Le Maroc a innové, avec le Crédit agricole du Maroc, qui est le bras financier de l’État dans sa politique agricole. Deux dates sont à signaler dans l’évolution de la politique de la banque en faveur du financement de l’agriculture : 2003 et surtout 2008 avec le lancement du « Plan Maroc vert ». « Nous avons segmenté la clientèle, explique Abdeljabbar Bouroua, directeur central du financement de la Transition verte du Crédit agricole du Maroc.

Le plafond du miso-crédit pour les agriculteurs est de 20 000 euros. Dans le cas d’une coopérative, chaque agriculteur peut bénéficier de ce montant. Pour les agriculteurs qui font de la petite agriculture vivrière, le crédit ne dépasse pas généralement 5 000 euros. Pour ces deux catégories, aucune garantie n’est exigée.

De 2008 à 2024, Le Crédit Agricole du Maroc a financé, au Maroc, une partie des coopératives agro-alimentaires qui sont au nombre de 10 600, comprenant près de 114000 adhérents, sur un total d’environ 31000 coopératives agricoles

Baisser les taux d’intérêt

« Pour le crédit agricole classique, le système a été amélioré en termes de financement et de taux d’intérêt qui est passé de 14% à 5%, ce qui a permis aux agro-industriels de réduire leurs charges financières et d’exploitation et d’être ainsi compétitifs sur le marché intérieur », explique Bouroua. Le CAM leasing est une autre catégorie destinée aux agro-industriels qui n’ont pas de garanties mais qui ont besoin de montants importants. Des prises de participations sont également proposées à des agro-industriels de plus grande envergure. Pour le Crédit agricole du Maroc, le crédit octroyé doit avoir un impact social et environnemental important. De 2008 à 2024, le Crédit Agricole du Maroc a financé, au Maroc, une partie des coopératives agro-alimentaires qui sont au nombre de 10 600, comprenant près de 114000 adhérents, sur un total d’environ 31000 coopératives agricoles. La banque cible 350 000 jeunes.

Lire aussi Repas et convivialité : manger est d’abord un acte social. https://www.makanisi.org/repas-et-convivialite-manger-est-dabord-un-acte-social/

L’art culinaire, une identité culturelle

Lors de la deuxième table ronde intitulée « Cultures alimentaires : un patrimoine en mouvement », les panélistes ont particulièrement insisté sur la dimension culturelle et identitaire de l’art culinaire. Pour Fatima Fall Niang, ex-directrice du Centre de Recherche et de Documentation du Sénégal, qui a œuvré pour l’inscription, en 2021, du tiéboudiène ou ceebu jën, un plat sénégalais, sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco, l’art culinaire est un patrimoine dynamique, porteur et transmetteur de valeurs. « Le bol alimentaire véhicule des valeurs de partage, d’échanges, de solidarité, d’humilité et de générosité. C’est aussi un acte de confiance envers celui ou celle qui a préparé le mets », insiste Fatima Fall Niang.

« Le bol alimentaire véhicule des valeurs de partage, d’échanges, de solidarité, d’humilité et de générosité. C’est aussi un acte de confiance envers celui ou celle qui a préparé le mets », insiste Fatima Fall Niang

Un avis partagé par Hela M’Sallem, responsable de communication de Ftartchi, un projet porté par l’Association Patrimoine pour l’Économie Solidaire (APES) qui utilise la cuisine comme vecteur de cohésion sociale à Tunis.

Les bénéfices de l’inscription du tiéboudiène sur la liste du patrimoine de l’Unesco sont multiples. Ils sont économiques pour les agriculteurs et les pêcheurs, que « l’État doit soutenir pour que la population bénéficie d’une meilleure alimentation », insiste Fatima. Sa labellisation a eu également un impact positif sur le tourisme. « Les touristes se rendent dans les familles pour assister à la confection du tiéboudiène avant de le déguster ». 

Un patrimoine à sauvegarder

Pour la cheffe étoilée Georgiana Viou, du restaurant Rouge à Nîmes, qui utilise parfois des épices et des condiments africains dans la cuisine française pour habituer sa clientèle à de nouvelles saveurs, « l’Afrique, notamment subsaharienne, doit faire connaître sa gastronomie, encore trop méconnue, sans chercher à l’adapter et à changer le nom d’une recette. Elle peut également fournir des produits non allergènes à d’autres continents ». La cheffe se félicite, par ailleurs, du plus grand nombre de restaurateurs africains qui valorisent les cuisines du continent.

« L’art culinaire relève à la fois de la transmission orale et gestuelle ». Il faut faire l’inventaire du patrimoine culinaire africain, transcrire les recettes et écrire des livres culinaires

Les trois panélistes ont insisté sur la nécessité de faire l’inventaire du patrimoine culinaire africain, de transcrire les recettes et d’écrire des livres culinaires, au risque que ce patrimoine disparaisse. Une manière également de valoriser tous les métiers qui concourent à la confection d’un mets. « L’art culinaire relève à la fois de la transmission orale et gestuelle », affirment-elles.

Lire aussi : Les saveurs de la gastronomie d’Afrique centrale. https://www.makanisi.org/les-saveurs-de-la-gastronomie-dafrique-centrale/

Demain c’est nous !

La dernière table ronde « Demain c’est nous ! » a mobilisé trois cheffes d’entreprise : la Gabonaise Jessica Allogo, patronne des Petits pots de l’Ogooué, la Franco-RDcongolaise Sandrine Vasselin Kabonga, directrice de Misao Spices et l’Algérienne Lydia Merrouche, fondatrice et CEO de Fossoul agricole, une ferme éco-responsable, spécialisée dans la production de fruits et légumes bio de saison.

Toutes trois se sont lancées dans l’agriculture ou dans la transformation alimentaire, après un beau parcours professionnel dans des multinationales (banque, pétrole) ou des cabinets d’avocat. Les points communs de cette nouvelle génération d’entrepreneures africaines ? Promouvoir une agriculture de qualité, biologique, durable et respectueuse de l’environnement, se réapproprier les modèles ancestraux, en les adaptant aux enjeux actuels et futurs, collaborer, s’inscrire dans une chaîne de valeurs agricole et agro-alimentaire et être orienté « clients », pour répondre au mieux aux besoins. Et une seule ligne de conduite : transmettre, créer un modèle économique pérenne, laisser un héritage financier, économique et en compétences positif derrière elles.

une seule ligne de conduite : transmettre, créer un modèle économique pérenne, laisser un héritage financier, économique et en compétences positif derrière elles.

Jessica Allogo, dont l’entreprise, établie à Libreville, est spécialisée dans la fabrication de confitures à base de fruits locaux, de pâtes à tartiner et de condiments, évoque les réalités de l’entrepreneuriat sur le terrain, qui est confronté à une kyrielle de difficultés structurelles, comme les problèmes de financement, le manque de routes, de logistique, de structures de formation, donc de main d’œuvre qualifiée et d’accès au foncier.

Lydia Merrouche, dont l’exploitation s’étend sur quelque 7 hectares, milite pour le bio qui passe par l’agroforesterie et la nécessité d’innover, avec notamment le développement d’espèces adaptées, compte-tenu des changements climatiques. « J’éduque mes plantes à ne pas consommer beaucoup d’eau », souligne-t-elle. 

Sandrine Vasselin Kabonga a choisi, pour sa part, une filière de niche, celle des épices, entre autres le poivre, dont elle organise, avec des coopératives qu’elle encadre, la cueillette, la récolte et le séchage dans l’est de la RDC. « L’Afrique, dont la RDC, compte des épices d’exception, liées à leurs terroirs, uniques dans le monde », précise-t-elle. Elle déplore, au passage, l’absence de labels bio et d’indications géographiques protégées (IGP) dans un grand nombre de pays africains. Cette lacune a pour effet de ne pas protéger les produits et leurs valeurs et de les exposer à une concurrence déloyale.

« Notre jeunesse, qui est aujourd’hui interconnectée, est en train de construire les bases d’une Afrique unie, compétitive, solidaire et prospère ».

Toutefois, malgré les difficultés rencontrées sur le terrain, ces trois cheffes d’entreprises croient en l’avenir de leur continent. « Notre jeunesse, qui est aujourd’hui interconnectée, est en train de construire les bases d’une Afrique unie, compétitive, solidaire et prospère. Elle ne veut plus être dépendante de l’extérieur. Il faut la former et croire en elle », martèle Lydia.

Le SIAL Paris 2024 en chiffres

  • 7 500 exposants dont 650 startups
  • 127 pays représentés
  • 175 000 visiteurs professionnels
  • 400 000 produits exposés
  • 270 000 m² de surface d’exposition (= à 100 supermarchés)
  • 2200 innovations présentées, déjà sur le marché.

L’Afrique au SIAL Paris en chiffres  :

  • – 295 exposants
    13 pays représentés : Afrique du Sud, Algérie, Burkina Fasso, Côte-d’Ivoire, Égypte, Éthiopie, Ghana, Guinée, Kenya, Nigéria, Sénégal, Tunisie, Maurice.
  • – Grand Prix d’argent décerné, dans le cadre des Grands Prix SIAL Innovation à
  •  l’entreprise mauricienne Aryze pour sa boisson Boost it Super Greens Moringa

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