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samedi 24 février 2024
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Ze Belinga « Il est normal qu’une nouvelle architecture financière se mette en place »

Le système financier international mis en place sous la colonisation, est appelé à évoluer, dans un monde où les pôles de puissance bougent. Martial Ze Belinga, économiste, sociologue, chercheur indépendant et membre fondateur du groupe de réflexion Afrospectives, porte un regard critique sur ce système. Nous publions ici la seconde partie de l’entretien qu’il nous a accordé.

Propos recueillis par Arthur Malu-Malu (2/2)

Makanisi : Le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, qui forment ce qu’on appelle les BRICS, tentent de faire émerger des organismes qui pourraient, à terme, concurrencer le Fonds monétaire international et la Banque mondiale… 

Martial Ze Belinga

Martial Ze Belinga : C’est un processus naturel qu’il faut même dédramatiser. Un système financier international, en général, se met en place lorsqu’il y a une vraie puissance qui a de grandes capacités d’achats, d’exportations, d’importations, de transactions des flux financiers qui lui permettent d’avoir un rôle de régulateur de fait. Les États-Unis ne peuvent plus jouer ce rôle. L’industrie aujourd’hui est plus solide en Asie. La Chine s’impose peu à peu. C’est normal qu’une nouvelle architecture financière se mette en place. Le dollar a également un rôle géopolitique. Une monnaie nationale qui devient de facto une monnaie internationale a nécessairement un rôle géopolitique. C’est pour cela que pour faire marcher les indociles, les États-Unis mettent des sanctions. Nombre de pays et d’acteurs économiques sont sous sanctions américaines. Cette situation a poussé plusieurs pays à être sur leurs gardes et à anticiper.

Un pays africain pourrait, par exemple, choisir de n’avoir des relations économiques qu’avec des pays du Sud Global, sans avoir de déficit.

La dédollarisation du commerce international induirait-elle le recours à un panier de monnaies à la place du billet vert ? 

C’est une des possibilités. Ce sont des processus longs, en général. Il faut toutefois savoir qu’il y a plusieurs approches. Les pays peuvent garder leur monnaie nationale et, pour les échanges internationaux, s’entendre sur un support, un panier de monnaies effectivement, qui permettra à tout le monde d’échanger, de façon plus équilibrée. Il faut y réfléchir, construire les architectures et voir la réglementation que cela va entraîner. Le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, a d’ailleurs souligné que cette question serait à l’ordre du jour de la prochaine réunion des BRICS, prévue en août 2023, en Afrique du Sud. Doit-on opter pour une monnaie internationale commune et laisser chacun garder sa monnaie nationale ? C’est une discussion à plusieurs étages. Mais elle est très prometteuse. Le poids du Sud Global ne se rapporte pas qu’à sa démographie et à son PIB. Il s’agit d’un ensemble de pays qui savent tout produire. Un pays africain pourrait, par exemple, choisir de n’avoir des relations économiques qu’avec des pays du Sud Global, sans avoir de déficit.

Le Nord s’est engagé, après le covid, à verser, chaque année, 100 milliards de dollars aux pays les plus vulnérables. On n’y est pas encore arrivés. Comment voulez-vous, dans ces conditions, partir sur un nouveau contrat ?

Sur quoi a débouché la conférence sur « le nouveau pacte financier mondial » qui s’est tenue du 22 au 23 juin à Paris ?  

La mise en place d’un nouveau contrat entre le Nord et le Sud suppose des acteurs à parts égales, un vrai choix des co-contractants, de la réciprocité, des relations non dolosives… Les principaux pays occidentaux, qui promeuvent ce nouveau pacte, respectent-ils les règles qu’ils ont eux-mêmes fixées en matière de ce qu’on appelle l’aide au développement ? Ils sont censés y consacrer 0,7 % de leur PIB. Dans les faits, seuls 5 pays occidentaux – principalement des pays nordiques et l’Allemagne – respectent cet engagement. Les premiers bénéficiaires de l’aide au développement sont, en général, des pays qui disent qu’ils aident. Si on veut construire un pont quelque part, c’est souvent une entreprise du pays qui « aide » qui fera ce travail. À plusieurs égards, ce sont des subventions déguisées. Le Nord s’est engagé, après le covid, à verser, chaque année, 100 milliards de dollars aux pays les plus vulnérables. On n’y est pas encore arrivés. Comment voulez-vous, dans ces conditions, partir sur un nouveau contrat ?

Lire aussi : Ze Belinga « Le système financier international a été conçu pour l’Occident » https://www.makanisi.org/ze-belinga-le-systeme-financier-international-a-ete-concu-pour-loccident/

Dans les démocraties occidentales, on est passé d’un système où le secteur public contrôlait l’économie à un système où l’économie contrôle le système politique. La parole de l’entreprise est portée par les politiques. C’est un vrai problème systémique.

La conférence de Paris a-t-elle donné lieu à un embryon de réflexion sur une profonde réforme du système ? 

Je pense que non. Et très honnêtement, je pense que cela n’était pas l’objectif. Les critiques ont été pertinentes. Le président kényan, William Ruto, a demandé si on pouvait partir de Paris avec un accord sur une nouvelle taxe. Cependant, on ne veut pas taxer les entreprises, parce qu’elles sont aussi derrière les politiques. Dans les démocraties occidentales, on est passé d’un système où le secteur public contrôlait l’économie à un système où l’économie contrôle le système politique. La parole de l’entreprise est portée par les politiques. C’est un vrai problème systémique. La mise en place de nouvelles taxes équitables au niveau international (transport aérien, maritime ou sur les transactions financières) aurait été le marqueur d’un changement de paradigme. Le Sud Global doit toutefois comprendre qu’il y a aussi des limites à ce que l’Occident peut faire et sait faire.

La question du dérèglement climatique s’est invitée dans les discussions de Paris…

La question du dérèglement climatique est souvent abordée lors de telles rencontres. Mais pourquoi évite-t-on la question de la pollution ? Parce que cela permet d’éviter de parler de la question des multinationales. Dans tous ces débats, on veut éviter de parler des entreprises qui polluent. Ceux qui promeuvent ces débats sont proches de ces entreprises. Or dans beaucoup de cas, la pollution – uranium, les zones irradiées, polluées, etc. -, est souvent le fait d’entreprises occidentales. Il nous faudrait une sorte de sommet de clarification qui nous fera comprendre qu’on n’est pas dans la bonne direction et qu’il faut vraiment penser différemment. Il s’agit ici de la terre et de l’environnement. Nous ne pouvons pas utiliser les instruments des marchés pour cela. On parle de la terre, qui est notre cadre de vie. Si on la détériore, il n’y a pas de moyenne ou de taux d’intérêt qui fera que sur la période d’après, on va essayer de se rattraper. Il y a des moments où le raisonnement purement économique, capitaliste, ne peut plus fonctionner.

Lire aussi : LaREF, une nouvelle dynamique pour la francophonie économique ? https://www.makanisi.org/laref-un-nouvel-elan-pour-la-francophonie-economique/

La mobilisation de ressources locales, notamment par la lutte contre l’évasion fiscale, qui profite aux paradis fiscaux, est une piste à creuser.

Quelle serait la meilleure formule à utiliser par les pays d’Afrique centrale pour financer leurs grands projets d’infrastructures et lutter contre les effets du dérèglement climatique, sans pour autant être étranglés par la dette ?   

Une série de propositions a déjà été formulée par les Africains qu’on tend à sous-estimer. Les chiffres varient. Mais par l’évasion fiscale pratiquée par les principales firmes multinationales, l’Afrique perd, selon certaines études, jusqu’à 90 milliards de dollars par an. Rien que cette manne pourrait financer un programme d’infrastructures sur le continent. La mobilisation de ressources locales, notamment par la lutte contre l’évasion fiscale, qui profite aux paradis fiscaux, est une piste à creuser. Cela n’est pas simple. Pour faire sortir autant d’argent, de façon systématique, depuis plusieurs décennies, une néfaste organisation « invisible » est forcément au cœur du dispositif et agrège d’importants intérêts.

Objectivement, la question de la corruption est au cœur de tout. C’est-à-dire qu’en corrompant l’élite et les personnes assez haut placées, les grandes sociétés arrivent à payer le moins d’impôts possibles.

Dans le contexte de l’Afrique centrale, par exemple, la lutte contre l’évasion fiscale s’appuierait sur quels instruments ?

Une telle lutte entraînerait ce que j’appelle pudiquement un choc éthique. Objectivement, la question de la corruption est au cœur de tout. C’est-à-dire qu’en corrompant l’élite et les personnes assez haut placées, les grandes sociétés arrivent à payer le moins d’impôts possibles. Les autres techniques très utilisées sont les surfacturations et les prix de transfert. On doit donc travailler sur ces deux tableaux : les prix des transferts et les surfacturations. Il faut une vraie réflexion pour y arriver.

Pourvu que les paradis fiscaux soient coopératifs… 

L’approche coopérative est nécessaire, bien évidemment. Mais elle ne suffira pas. Le système des échanges internationaux et du commerce international s’est arrangé pour créer des juridictions qui ne dépendent pas des États. Un État qui porterait plainte contre une grande firme opérant sur son territoire, doit quelquefois faire appel à un tribunal qui siège à l’étranger. Ce tribunal est doté de ses propres règles et de ses propres lois. Un énorme travail a été fait par des libéraux pur jus et par la régulation OMC, pour favoriser les multinationales. Les États sont de plus en plus impuissants juridiquement face à des firmes multinationales au niveau mondial parce que, en gros, les institutions internationales leur sont favorables. C’est un volet de la discussion. Les outils classiques anti-corruption doivent être complétés par un travail sur les prix des transferts et les surfacturations, comme je l’ai souligné. Dans certains pays, les recettes fiscales représentent moins de 10 % du PIB, alors que dans l’OCDE, c’est autour de 33 % en moyenne. En Afrique, où on a de gros besoins en termes d’infrastructures collectives, on arrive à 10 %, au mieux à 15 %, pour les États qui s’en sortent bien, comme l’Afrique du Sud.

Lire aussi : Sommet Europe – Afrique : un nouveau départ ? https://www.makanisi.org/sommet-europe-afrique-un-nouveau-depart

Ce n’est pas possible de financer les énormes besoins (éducation, électrification, etc.) qui se présentent, si on a des recettes fiscales qui tournent autour de 10 % du PIB.

Comment voyez-vous le rôle du secteur privé, des fonds d’investissements par exemple, dans le financement des projets d’infrastructures, notamment en Afrique centrale ? 

Si je m’en tiens à l’idéologie dominante, le secteur privé, les partenariats public-privé, devraient s’en charger. Mais sur les 20-30 dernières années, quels pays ont vraiment avancé ? Ce sont des pays comme la Corée du Sud, le Vietnam, la Chine, etc. Une grande partie des grands projets d’infrastructures mis en œuvre dans ces pays a été financée par la puissance publique.

On peut vous rétorquer que c’est justement parce que l’État en Chine ou en Corée du Sud est beaucoup plus fort et plus solide que dans les pays d’Afrique centrale…

L’argument est recevable, au moins partiellement. Il faudrait renforcer l’État. Ce n’est pas possible de financer les énormes besoins (éducation, électrification, etc.) qui se présentent, si on a des recettes fiscales qui tournent autour de 10 % du PIB.

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