24.5 C
Kinshasa
dimanche 25 février 2024
AccueilPaysAfrique/MondeLa galerie Case Nomade expose un peintre congolais à Porto-Novo

La galerie Case Nomade expose un peintre congolais à Porto-Novo

C’est le premier solo show du peintre congolais Dechris Mukunya Ilunga. Et le premier artiste africain non béninois que la galerie Case Nomade expose à Porto-Novo, la capitale du Bénin. Une double « première », pleine de promesses pour l’un et l’autre.

Créée le 29 février 2020 par Karimi Chouyouti, Case Nomade est une galerie d’art contemporain privée, la première fondée au Bénin, ainsi qu’une boutique alternative et un bar. Originaire de la RDC, Dechris Mukunya Ilunga, pour sa part, met en lumière l’énergie vitale et la culture luba de ses ancêtres dans ses toiles.

« L’exposition organisée, en février 2019, à Cotonou par la Délégation de l’Union européenne, à laquelle j’ai participé comme artiste avec Gérard Quenum, un plasticien béninois connu pour ses sculptures et ses installations, a préfiguré l’inauguration de la galerie. Ma rencontre avec Gérard, devenu par la suite mon mentor, a été déterminante dans l’installation de Case Nomade à Porto-Novo, où j’habite et je travaille », informe Karimi Chouyouti, galeriste et artiste plasticien. Passée l’étape de la pandémie du Covid-19, la galerie organise, depuis 2021, entre 3 et 4 expositions, individuelles ou collectives, par an.

L’impact du retour des 26 Trésors royaux

L’activité de Case Nomade a bénéficié de la décision du Bénin de promouvoir activement sa scène artistique et culturelle, dans la foulée de la restitution, en 2021, de 26 Trésors Royaux spoliés par la France, lors de la conquête coloniale du Royaume du Dahomey. « Le retour des œuvres royales venant du musée du quai Branly à Paris, qui a fait l’objet d’une exposition à Cotonou, durant laquelle des artistes béninois contemporains ont été exposés, a favorisé l’émergence de galeries d’art contemporain privées. Le pays en compte actuellement 5, réparties entre Porto-Novo, Cotonou et Ouidah », confirme Karimi.  

Le retour des œuvres royales venant du musée du quai Branly à Paris, qui a fait l’objet d’une exposition à Cotonou, a favorisé l’émergence de galeries

Devenue itinérante, l’exposition, baptisée « Art du Bénin d’hier et d’aujourd’hui : de la Restitution à la Révélation », a été présentée dans plusieurs villes béninoises, mais également au Maroc. Et devrait l’être prochainement à Paris.

Présence accrue de collectionneurs étrangers

À l’occasion de cette grande manifestation, le Bénin a attiré des collectionneurs venus de divers pays étrangers pour découvrir de nouveaux talents. « Des grandes galeries d’art contemporain françaises, comme la Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois et Septième Gallery, ont ouvert des annexes au Bénin, et des artistes viennent régulièrement chez nous pour voir le travail des confrères », précise Karimi.

Une dynamique qui a été renforcée après l’érection du Bénin au rang de destination artistique, depuis que le gouvernement a axé sa politique de développement sur le tourisme et l’art contemporain. Des musées seront ainsi créés à Cotonou, Porto-Novo et Ouidah. Et, cerise sur le gâteau, en 2024, le Bénin devrait participer à la 60ème Exposition Internationale de la Biennale de Venise, prévue du 20 avril au 24 novembre. 

« Des grandes galeries d’art contemporain françaises, comme la Galerie Georges-Philippe et NathalieVallois et Septième Gallery, ont ouvert des annexes au Bénin »

Mukunya devant une de ses toiles.

Biennale, festivals, expositions… L’impact bénéfique de cette politique sur la multiplication des événements culturels et la fréquentation des galeries locales n’est pas négligeable. Ainsi, parmi les personnes qui se rendent à Case Nomade, figurent de simples visiteurs, curieux de découvrir l’art contemporain, mais aussi des acheteurs, dont 70 % sont des membres de la diaspora et surtout des collectionneurs européens. Les acheteurs locaux, pour leur part, sont des banquiers, des professions libérales ou des hommes politiques, des passionnés d’art qui se constituent des collections ou des gens qui ont tout simplement « craqué sur un tableau ».

Éclosion d’artistes

La politique culturelle du Bénin a également eu un impact positif sur la création artistique.  Depuis deux ans, en effet, la scène artistique du pays se dynamise, avec l’éclosion d’artistes de toutes disciplines, des plasticiens, des sculpteurs, des peintres, des céramistes, des photographes, etc. Les peintres ont une préférence pour le figuratif – scènes de vie quotidienne, messages symboliques et sujets sociétaux comme la place de la femme dans la société, la guerre, l’excision – et pour les portraits. Mais l’abstrait n’est pas absent dans la peinture béninoise.

La politique culturelle du Bénin a également eu un impact positif sur la création artistique. Depuis deux ans, la scène artistique du pays se dynamise, avec l’éclosion d’artistes de toutes disciplines.

Chaque artiste a sa technique et sa signature. Parmi les grands noms actuels figurent les plasticiens tels que Romuald Hazoumè ou Gérard Quénum, qui utilise des poupées dans son travail artistique, les photographes Agbodjelou et Louis Oké Agbo et bien d’autres. « Une nouvelle génération émerge qui produit beaucoup, comme Patricorel que la galerie a repéré », note Karimi.

Découvrir les talents

Karimi (à gauche) et Mukunya (à droite) lors de l’inauguration de l’exposition « Pouvoirs »

Pas de problème donc pour découvrir des talents, d’autant que Case Nomade a eu le temps de se faire connaître au Bénin, mais aussi hors du pays. Outre un site internet, en refonte, qui deviendra gallerycasenomade.com et mettra en valeur la galerie qui a vocation à être internationale, et les réseaux sociaux, Karimi visite des ateliers, organise régulièrement des déjeuners et des rencontres avec des artistes. « J’essaye de comprendre leur démarche artistique. On reçoit régulièrement des portfolios d’artistes, qui nous présentent leur travail. Pour ceux qui ont besoin de conseils, j’organise des résidences artistiques, d’une durée de deux semaines à un mois, qui se terminent par des restitutions. Des artistes qui nous connaissent, nous sollicitent car ils souhaitent exposer chez nous ».

Karimi visite des ateliers, organise régulièrement des déjeuners et des rencontres avec des artistes.

Dechris Mukunya Ilunga, artiste-peintre de la RDC

Tel fut le cas de Dechris Mukunya Ilunga, qui a contacté la galerie via les réseaux sociaux. « Nous avons beaucoup discuté au téléphone depuis un an et demi. J’ai apprécié son travail et je crois en son talent. Cette exposition est l’aboutissement de nos échanges. Dechris est le premier artiste africain non béninois que Case Nomade présente. C’est le pari de la galerie qui a vocation de découvrir et de promouvoir des artistes africains », souligne Karimi.

Né à Kinshasa en avril 1990, Dechris Mukunya est issu d’une famille où l’art est une référence et un métier.

Né à Kinshasa en avril 1990, Mukunya est issu d’une famille où l’art est une référence et un métier. Ses arrière-grands-parents étaient des sculpteurs et des chefs coutumiers. Serge Mukunya N’Se, son père, aujourd’hui décédé, a été réalisateur à la RTNC, la chaîne publique de radio et de télévision de la RDC, et à Antenne A, la première télévision privée du pays, lancée en 1991. « Mon père, à qui j’ai rendu hommage dans une œuvre, m’a encouragé à devenir artiste et ma mère m’a conseillé d’entrer à l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa ».

Lire aussi : Bienvenue à l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa. https://www.makanisi.org/bienvenue-a-lacademie-des-beaux-arts-de-kinshasa/

Après avoir fait ses humanités artistiques et obtenu une licence en peinture en 2015, Dechris a commencé sa carrière professionnelle en 2016, dans l’atelier de l’artiste peintre Roger Botembe à Kinshasa. Puis il a rejoint les ateliers Sahm, un centre d’art créé en septembre 2012, à Brazzaville, la capitale du Congo voisin, par l’artiste Bill Kouélany, avant de rentrer à Kinshasa, où il travaille dans son atelier situé à Limete-Salongo.

Jusqu’à présent, ses œuvres n’ont été présentées que dans des expositions collectives : à l’Institut français du Congo et lors d’une manifestation dans les Tours jumelles à Brazzaville, à l’Institut français de Kinshasa et à la 3è édition des Rencontres internationales d’art contemporain de Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso. Le solo show de Porto-Novo est donc une première pour l’artiste.

Mukunya sélectionne les lieux et les galeries où il sera exposé. Il veut protéger ses œuvres et éviter de les éparpiller ici et là.

Certes, Mukunya ne vit pas encore de ses seules toiles. C’est grâce à la décoration d’intérieur qu’il assure le quotidien. Néanmoins, il sélectionne les lieux et les galeries où il sera exposé. Il veut protéger ses œuvres et éviter de les éparpiller ici et là. « Je ne veux pas qu’elles soient ouenzé-ouenzé » (marché en lingala). Ambitieux, il veut être présent sur le marché de l’art.

Culture luba et énergie

Si le peintre congolais partage avec des artistes africains des thématiques communes, il a une écriture singulière qui le distingue des autres, en particulier des symboles qui lui sont propres et un graphisme qui fait référence aux pyramides égyptiennes. Le tout apporte, selon Chouyouti, un côté novateur.

Ce que cet artiste veut exprimer et valoriser dans sa peinture, c’est à la fois l’énergie, qu’elle soit vitale, mobile ou sexuelle, et sa culture luba. « Dans mes compositions, je n’utilise que des objets sacrés luba, comme les kifwebe, des masques féminins qui assurent le contrôle social, apportent l’harmonie et la cohésion dans la communauté, les peignes, qui symbolisent la beauté, ainsi que les statues, les tabourets ou les couteaux ».

Pour Mukunya, inscrire des objets sacrés dans ses tableaux est un moyen « de nous relier à nos ancêtres, de nous remémorer notre histoire et de revaloriser notre culture ancestrale, dévalorisée à l’époque coloniale »

Pour Mukunya, inscrire des objets sacrés dans ses tableaux est un moyen « de nous relier à nos ancêtres, de nous remémorer notre histoire et de revaloriser notre culture ancestrale, dévalorisée à l’époque coloniale ». Une culture qui n’est pas à vendre, contrairement à un objet comme une télévision qui peut se monnayer.

C’est lorsqu’il a visité le Musée national de la République démocratique du Congo (MNRDC) à Kinshasa, que l’idée d’intégrer des œuvres ancestrales dans ses peintures lui est venue. « La découverte au Musée de notre patrimoine m’a encouragé à oser cette démarche ».

Écologie et mappemonde

L’écologie est un thème très présent dans les œuvres de Mukunya. Les bienfaits de l’environnement et la connexion avec la nature sont représentés par des feuillages et des arbres, tandis que la pollution et l’énergie négative qui en résulte sont figurés par des mouches et des cancrelats, qui pullulent en milieu urbain.

« Dans un tableau, un homme tient la terre dans ses mains, mais il n’arrive pas à la protéger et à l’embellir ».

Symbolisée par une mappemonde, la terre est aussi un thème cher au peintre. « Dans un tableau, un homme tient la terre dans ses mains, mais il n’arrive pas à la protéger et à l’embellir ». L’autre particularité de son travail est l’utilisation de graphismes géométriques, dessinés à la main, qui figurent des habits revêtant des corps.

Dechris, qui se rend pour la première fois en Afrique de l’Ouest, est admiratif du Bénin. « Les Béninois ont gardé et respectent leur culture. Le temple vaudou cohabite avec l’église et la mosquée ».

Parions que cette première exposition individuelle en terre béninoise, intitulée « Pouvoirs », qui se tient du 25 novembre au 31 décembre 2023, à Porto-Novo, ouvrira à Mukunya les portes de galeries d’Afrique centrale, des deux Congo en particulier.  

Lire aussi : Freddy Tsimba, Mabele eleki lola ! la terre plus belle que le paradis. https://www.makanisi.org/freddy-tsimba-mabele-eleki-lola-la-terre-plus-belle-que-le-paradis/

Les « petits formats » de Case Nomade

Pour permettre à des personnes, dont les moyens financiers sont plus modestes que ceux des collectionneurs, d’acquérir des œuvres d’art ou à des touristes d’en rapporter chez eux, Case Nomade a mis en place le concept des « petits formats », sans pour autant dévaloriser le travail de l’artiste et la valeur de l’oeuvre. Un double avantage. L’acquéreur peut facilement accrocher une toile chez lui, même si les surfaces d’accrochage de sa maison sont limitées. Il peut aussi la transporter par avion s’il voyage. Et son coût est abordable, entre 100 000 FCFA et 325 000 FCFA (150 et 500 euros). Les artistes sont par ailleurs invités à travailler des petits formats.

C’est ainsi que la galerie a organisé un premier week-end « petits formats », qui a eu un grand succès. Une opération qu’elle va répéter sous la dénomination « Les rencontres petits formats de Porto-Novo »,  à vocation annuelle. Des week-ends de trois jours, présentant un ou plusieurs artistes, seront également organisés. MDMM.

- Advertisment -

ARTICLES LES PLUS LUS