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dimanche 27 novembre 2022
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La RDC peine à imposer son « nouveau narratif »

À la République démocratique du Congo (RDC) sont associés des maux identifiés depuis plusieurs années : la corruption, le détournement de fonds publics, l’impunité pour certains, le laxisme de la justice, la récurrence d’épidémies, l’insécurité dans l’est du pays, la pauvreté généralisée, etc. Mais comment changer l’image désastreuse de la RDC à l’international ? Les autorités entendent relever le défi en élaborant ce qu’elles appellent un « nouveau narratif ». Toutefois, la partie n’est pas gagnée.

Pour de bonnes raisons, les médias dits internationaux ne sont généralement pas tendres avec la RDC où la vie de tous les jours est depuis plusieurs années marquée par toutes sortes d’affaires.

Quelle est la stratégie mise en œuvre par le gouvernement pour changer cette perception ? Pourquoi la RDC peine-t-elle à imposer sa version des événements liés au génocide rwandais qui ont causé des millions de morts sur son sol depuis plus d’un quart de siècle ? Pourquoi le récit du Rwanda, qui repose sur des omissions et des contre-vérités, reçoit-il plus d’attention ? Quels arguments faut-il développer pour le contrer ? La voix de la diplomatie congolaise porte-t-elle ?  

À toutes ces questions – et à bien d’autres encore – les réponses ne sont pas faciles. Mais les autorités estiment, à tort ou à raison, que la solution réside dans la construction d’un « nouveau narratif ». Il s’agit, en d’autres termes, d’un nouveau récit.

Nous ne sommes pas dans le déni. Nous reconnaissons que nous avons encore énormément de faiblesses, énormément de problèmes. Il n’y a pas de doute. Mais il y a des responsabilités qu’il faut identifier

Bien poser le diagnostic

C’est dans ce cadre que Patrick Muyaya, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, en compagnie de son collègue des Finances, Nicolas Kazadi, se sont présentés en octobre 2022, à Paris, lors d’une rencontre organisée par l’IFRI (institut français des relations internationales), devant des universitaires, des chercheurs, des journalistes, des curieux, etc. Les deux ministres se sont prêtés volontiers à un échange avec ce public composite dans lequel il y avait également des personnes franchement dubitatives sur la direction dans laquelle la RDC s’est engagée.

Lire aussi : La République démocratique du Congo en chiffres. Édition 2022. https://www.makanisi.org/la-republique-democratique-du-congo-en-chiffres-edition-2022/

Rien ne pourrait se faire si le diagnostic était mal posé. Mais la RDC est-elle lucide sur elle-même ? « Nous ne sommes pas dans le déni. Nous reconnaissons que nous avons encore énormément de faiblesses, énormément de problèmes. Il n’y a pas de doute. Mais il y a des responsabilités qu’il faut identifier », explique Nicolas Kazadi. « Nous avons notre part de responsabilité. Nous devons nous positionner. Quelles sont nos valeurs ? Quelle est notre vision ? », s’interroge-t-il.

Le Rwanda a réussi, dans son narratif, à faire porter une responsabilité énorme à la communauté internationale, alors que le génocide est rwandais, rwando-rwandais. Ce bénéfice du narratif rwandais lui a donné une forme d’immunité.

La RDC et le Rwanda

Le constat est établi. Mais face à cette situation, comment la RDC peut-elle s’y prendre ? « Pour faire la comparaison avec le Rwanda, je dirais que le Rwanda a réussi, dans son narratif, à faire porter une responsabilité énorme à la communauté internationale, alors que le génocide est rwandais, rwando-rwandais. Ce bénéfice du narratif rwandais lui a donné une forme d’immunité. Il fait à peu près ce qu’il veut, comme il l’a fait au cours de ces 20-30 dernières années », affirme Nicolas Kazadi. 

« Nous voulons changer cela. Il ne s’agit pas de remettre en question le génocide. Loin de là. Nous voulons juste rétablir les choses. Il n’y a aucune raison qu’un pays pacifique – et qui l’a toujours été – puisse porter les conséquences d’un génocide dont il n’est en rien responsable et porter l’opprobre pour des choses commises par d’autres. Aujourd’hui, nous apparaissons comme des génocidaires, ou de potentiels génocidaires, alors que tout le monde sait que cela ne repose sur rien. Nous avons ramassé les poubelles d’un conflit qui s’est passé ailleurs, et aujourd’hui, les puanteurs sont là. On nous accuse d’être responsables de ces odeurs… C’est une injustice incroyable. C’est l’un des éléments de ce changement de narratif », ajoute-t-il.  

Avant de s’évertuer à changer l’image du pays à l’extérieur, les autorités n’auraient-elles pas intérêt à changer, dans un premier temps, les choses en interne ?

L’État a accru sa capacité à mobiliser les recettes internes. Chaque mois qui passe en apporte la preuve, si on s’en tient aux publications du ministère des Finances et de la Banque centrale. Mais que fait-on de cette manne ?

De timides avancées dans certains domaines

Depuis l’investiture, sur fond de controverse, de Félix Tshisekedi, en janvier 2020, à l’issue d’une élection présidentielle émaillée de violences, de nombreux Congolais observent que de timides avancées ont été réalisées dans certains domaines.

Des infrastructures sont par-ci, par-là en construction (routes, ponts, aéroports, port, etc.). La justice semble s’être réveillée. Même si elle est critiquée, à juste titre, pour sa sélectivité et sa tendance à se plier aux puissances financières, elle se montre un peu plus active qu’à l’époque du président Joseph Kabila. Elle doit néanmoins donner des gages de son indépendance, car elle semble toujours sous la coupe de responsables politiques de premier rang. Cette justice, qui est la cible de critiques de toutes sortes, a la réputation d’être faible avec les forts et forte avec les faibles.

CAEB. La RDC affiche ses ambitions sur les batteries électriques. https://www.makanisi.org/caeb-la-rdc-affiche-ses-ambitions-sur-les-batteries-electriques/

L’État a accru sa capacité à mobiliser les recettes internes. Chaque mois qui passe en apporte la preuve, si on s’en tient aux publications du ministère des Finances et de la Banque centrale. Mais que fait-on de cette manne ? Comment est-elle utilisée ? Si la loi de finances en élaboration est la plus robuste et la plus ambitieuse de l’histoire du pays, une campagne d’explication serait la bienvenue pour fixer les esprits sur l’utilisation des recettes en augmentation de l’État.

La RDC est peut-être comme un paquebot qui navigue vers des rivages enchanteurs. Ce paquebot, qui a appareillé après avoir été longtemps immobilisé, bouge lentement, sous la conduite d’un commandant dont on n’arrive pas toujours à lire les intentions.

L’IGF met son nez dans des dossiers sensibles

Des progrès ont été également enregistrés dans l’audit des comptes des entreprises publiques qui se caractérisent généralement par leur mauvaise gestion. L’Inspection générale des finances (IGF) abat un travail remarquable. Sous la houlette de Jules Alingete, l’IGF, un organe qui dépend directement de la présidence de la République, met son nez dans des dossiers sensibles et révèle des scandales qui conduisent des personnes mises en cause devant les tribunaux. Sur ce plan, des choses positives sont à relever indéniablement, même si Jules Alingete n’échappe pas aux critiques de ceux qui considèrent, non sans raison, que les enquêtes de l’IGF sont sélectives. Certains « gros poissons » du système ne sont pas inquiétés, alors que leurs noms sont associés à des affaires qui nuisent aux intérêts de la nation.

La RDC est peut-être comme un paquebot qui navigue vers des rivages enchanteurs. Ce paquebot, qui a appareillé après avoir été longtemps immobilisé, bouge lentement, sous la conduite d’un commandant dont on n’arrive pas toujours à lire les intentions. Arrivera-t-il à bon port ? Dans combien de temps ? Le doute s’installe dans les esprits, car une bonne partie de la population tient à voir, au plus tôt, les fruits de la nouvelle gouvernance.

En attendant, la majorité de la population n’a pas noté la moindre amélioration de son quotidien. Toutes ces choses positives qu’on peut mettre à l’actif des dirigeants actuels n’ont pas changé son train de vie. Bien plus, les Congolais constatent, la mort dans l’âme, que l’est du pays, où l’armée a du mal à se défaire des groupes rebelles qui y opèrent, est toujours en proie à l’instabilité.

Dans quel état le président Tshisekedi a-t-il trouvé l’armée ? Une armée ne se réforme pas en 6 mois ou en une année 

Une armée en restructuration

Le porte-parole du gouvernement appelle à la patience. Tout comme la ville de Kinshasa ne s’est pas construite en un jour, l’émergence d’une armée républicaine puissante et dissuasive prendra du temps.

« Dans quel état le président Tshisekedi a-t-il trouvé l’armée ? Une armée ne se réforme pas en 6 mois ou en une année », plaide Patrick Muyaya. « Aujourd’hui, pour la première fois, nous avons une loi de programmation militaire. Nous avons des programmes qui, s’ils se mettent en place d’ici un-deux ans, nous permettront d’avoir l’embryon d’une armée totalement restructurée. Mais cela requiert du temps », assure Patrick Muyaya.

Lire aussi : Félix Tshisekedi : quel bilan à deux ans des élections ? https://www.makanisi.org/felix-tshisekedi-quel-bilan-a-deux-ans-des-elections/

Reste que le temps n’est pas forcément l’allié du président Félix Tshisekedi qui ne fait pas mystère de son intention de briguer un second mandat en 2023. Pour y arriver, il doit toutefois défendre son bilan. Un bilan qui, pour de nombreux Congolais, ne semble pas, jusqu’ici, à la hauteur des attentes.

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